Le virtuel bouscule la frontière entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas

La place exponentielle du virtuel déstabilise aujourd’hui nos manières de travailler, d’enseigner, d’aimer, de rendre la justice, de soigner ou encore de faire de la politique. À nous donc de poser les bases d’un nouvel humanisme numérique.

Contribution externe
Le virtuel bouscule la frontière entre ce qui est réel et ce qui ne l'est pas

Une carte blanche de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise (1)

Dans un premier temps, il semble aisé de définir ce qu’est une vérité : c’est un énoncé en concordance avec les faits. "L’Atomium est à Bruxelles" est ainsi une vérité, et il suffit de se rendre au Heysel pour s’en rendre compte.

Une question se pose néanmoins très vite. Un énoncé est-il vrai parce qu’on l’a vérifié, ou parce qu’on peut le vérifier ? La première option supposerait qu’il y ait toujours un accès possible entre les choses et nous, entre ce dont on parle et ce qu’on en dit. Mais ce n’est finalement pas si fréquent…

Alors, quand aucune vérification facile n’est possible, qu’est-ce qui nous permet d’affirmer qu’il y a accord entre le discours et la réalité ? Quatre cas de figure au moins peuvent se présenter.

"L’Atomium était en construction en 1957", est-ce une vérité ? Nous n’avons pas été témoin des travaux, mais on devrait pouvoir répondre par l’affirmative, car c’est vrai-semblable.

"Un des ouvriers mesurait 1m76", est-ce une vérité ? Ici c’est probable, mais la liste des ouvriers a disparu. Un énoncé peut donc être vrai même s’il n’est plus vérifiable.

"Il y a un Atomium sur la planète Mars" est un énoncé qui n’est pas vérifiable, mais qui a toutes les chances d’être faux.

"La neige tombe parfois là où il n’y a personne". Voilà un énoncé qui par construction n’a jamais été et ne sera jamais vérifiable, mais qui a par contre toutes les chances d’être vrai !

Même s’ils ont une surface commune, une chose est sûre, le vrai et le vérifiable sont deux choses distinctes.

Les goûts et les couleurs

Le vrai ne se réduit pas non plus au véritable, car l’authenticité est un attribut des choses, pas des jugements que l’on porte à leur propos. Qu’est-ce qu’un vrai-faux passeport ? Que serait une fausse perruque ?

Le vrai ne se réduit pas plus au factuel. "Platon parlait le grec ancien" est un jugement de fait, "L’apprentissage du grec ancien est utile aujourd’hui" est un jugement de valeur. Tous deux sont susceptibles d’être vrai ou faux, mais la question ne se pose pas de la même manière. Pour les faits, la vérité peut prétendre à l’universel, pour les convictions, non.

Alors, à chacun sa vérité ? "Les goûts et les couleurs, cela ne se discute pas" entend-on souvent. C’est vrai. Mais c’est également faux. La preuve, c’est qu’on en discute tout le temps !

Le vrai, serait-ce alors le démontrable ? On sait depuis longtemps que le carré d’un nombre peut être la somme de deux carrés, comme 25 qui est égal à 9+16. Au XVIIe siècle Fermat affirma par contre qu’aucun cube ne pouvait être la somme de deux cubes. Il a fallu attendre 300 ans pour prouver que Fermat avait raison ! L’affirmation du mathématicien français est-elle plus vraie maintenant qu’on l’a démontrée ?

Je ne m’étendrai pas sur ces questions, car Kurt Gödel a en plus prouvé qu’en mathématiques il existe des énoncés vrais mais indémontrables… Caramba, encore raté !

Mais qu’est-ce alors que la vérité ? Où se trouve-t-elle, qui en est responsable ? Des connaissances peuvent s’avérer fausses, et des croyances s’avérer vraies. Le vrai peut ne pas être vraisemblable, et le vraisemblable peut ne pas être vrai. Quelle différence y a-t-il entre dire "ce n’est pas cher" et dire "il est vrai que ce n’est pas cher" ? La nuance semble si ténue… Qu’ajoute alors cette affirmation de vérité ?

Une question peut en cacher une autre

Pour qualifier quelque chose de faux, on dit parfois que cela "ne correspond pas à la réalité". Quiconque disserte sur le concept de vérité est même très vite contraint d’utiliser le mot "réalité" (et ce fut mon cas ici dès le troisième paragraphe). Notre question de départ se double donc d’une autre : "qu’est-ce que le réel ?"

La question importe car certaines personnes utilisent indifféremment les expressions "En vérité" et "En réalité" comme si elles disaient la même chose. De plus, cette deuxième interrogation nous projette dans l’univers du numérique, ce qui complique encore singulièrement le débat.

Les films en images de synthèse sont par exemple d’autant plus "réalistes" que les mouvements de leurs personnages sont calculés par de puissants modèles mathématiques ! Plus on calcule, mieux on imite…

On nous dit aussi être aujourd’hui dans une société en temps réel. Mais avant alors, le temps, il était comment ? Décalé, différé, irréel ? Le temps n’est jamais vraiment réel. Deux voisins qui regardent le même match de football diffusé en direct peuvent néanmoins voir les goals avec un léger décalage s’ils n’utilisent pas le même opérateur de télécommunication.

Les philosophes et les magiciens

On a longtemps opposé le réel et le virtuel. C’était l’un ou c’était l’autre. Mais le métavers est présenté aujourd’hui comme un espace de réalité virtuelle ! La pandémie nous a appris à distinguer les réunions virtuelles des réunions "en vrai". Cela revient-il à dire que ceux qui travaillent à domicile ne travaillent pas réellement ?

On ne peut pas dire que le virtuel est réel, mais on ne peut pas dire qu’il ne l’est pas. Quand deux présidents de parti s’invectivent publiquement sur Twitter, leur conversation est certes virtuelle, mais leur conflit est bien réel ! Aujourd’hui on parle même de "réalité augmentée" et de "réalité mélangée", comme si ce qui est réel et le virtuel pouvaient ne faire qu’un…

La question du vrai et du faux est certes bien ancienne, mais elle n’empêchait pas vraiment l’humanité de dormir. La question du réel et du virtuel est également bien ancienne, mais elle a surtout agité les philosophes et inspiré les magiciens.

La place exponentielle du virtuel déstabilise aujourd’hui nos manières de travailler, d’enseigner, d’aimer, de rendre la justice, de soigner ou encore de faire de la politique. À nous donc de poser les bases d’un nouvel humanisme numérique.

>>> (1) Dernier séminaire "Apprendre à penser avec Platon et Aristote" animé par Luc de Brabandere les 8 et 9 septembre. Renseignements www.ailouvain.be