Il faut préparer dès maintenant nos futures relations avec la Russie

Et éviter de répéter l’erreur qui fut commise avec Mikhaïl Gorbatchev, méprisé alors qu’il aspirait à bâtir une "maison commune" en Europe.

Contribution externe
Il faut préparer dès maintenant nos futures relations avec la Russie
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Par Michel Rosten, ancien journaliste à La Libre Belgique, spécialiste de l’URSS et de la Russie.

En décembre 1979, Leonid Brejnev avait envoyé un corps expéditionnaire en Afghanistan, sous prétexte de maintenir le calme en Asie centrale. En confortant le communiste Babrak Karmal au pouvoir, il espérait combattre l’influence américaine au Pakistan. La guerre se prolongea pendant dix ans. Mikhaïl Gorbatchev y mit fin, l’URSS n’ayant plus les moyens financiers de la poursuivre, d’autant moins que Ronald Reagan avait lancé une ruineuse initiative de défense stratégique (IDS ou "guerre des étoiles"). Les militaires soviétiques à peine rentrés au bercail, le mur de Berlin s’effondrait et le 25 décembre 1991, l’empire se désintégrait. La RDA disparaissait. Et, au lendemain de ce désastre final, les pays membres du Pacte de Varsovie entraient dans l’Otan. Et c’est bien cela que le Kremlin entendait éviter, alors que l’Ukraine ne faisait plus aucun mystère de ses sympathies pour les structures politiques occidentales.

Les déconvenues enregistrées par l’aventurisme militaire de l’URSS auraient dû décourager Vladimir Poutine de réhabiliter une stratégie belliqueuse qui, à terme, a fourni la preuve par l’absurde de son inefficacité à Berlin-Est et à Budapest comme à Prague ou à Kaboul. Certes, on sait que le nouveau Tsar est animé par la nostalgie de l’empire laissé par Staline. On sait aussi que la reconquête de l’Ossétie du Sud, de l’Abkhazie et, plus encore, celle de la Crimée l’ont encouragé à voler au secours des séparatistes du Donbass. On imagine enfin que sa récente descente de police au Kazakhstan et la docilité d’Alexandre Loukachenko, sa marionnette biélorusse, l’auront convaincu de ramener Kiev dans le giron russe. Mais…

Un revers imprévu pour Vladimir Poutine

Mais les choses n’ont pas évolué comme il le supposait. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, n’a pas pris la fuite comme, avant lui, Viktor Ianoukovitch, lors du coup d’Etat de 2014. Tout au contraire, il a incité ses compatriotes à résister à un envahisseur, incapable de régler les affaires aussi rapidement que les généraux russes le prévoyaient. Il existe donc des raisons de penser que le cours imprévisible des événements (le durcissement de l’administration Biden, l’unanimité inespérée des membres de l’Union européenne, l’étendue des sanctions qui n’a rien de comparable avec celles prises à l’époque de l’annexion de la Crimée, etc.) pourrait se retourner à terme contre le président russe.

Certes, ce n'est pas demain que Vladimir Poutine sera renversé. En attendant que se matérialise cette possibilité, il semble inopportun de couper les ponts avec le Kremlin, comme les Occidentaux s'y emploient. La Maison-Blanche ne le cache pas : elle se tiendra aux côtés de l'Ukraine jusqu'à la victoire. Le 12 mai dernier, le Congrès a voté un budget de 40 milliards de dollars d'assistance à Kiev pour parvenir à ces fins, à telle enseigne qu'un éditorialiste du Richmond Times se demandait si les Etats-Unis ne viennent pas d'entrer dans la Troisième Guerre mondiale ! Mais ne serait-il pas opportun de définir simultanément une stratégie diplomatique dans la perspective d'un retour de la Russie sur la scène internationale ? Quand des hommes politiques raisonnables assumeront la relève au Kremlin, pour autant qu'ils adoptent un comportement digne d'estime, il conviendrait de leur apporter la compréhension qu'ils méritent. Malgré toutes leurs réticences nées de la guerre froide, les Occidentaux auraient intérêt à faire preuve de discernement dès que les conditions seront réunies pour travailler à l'établissement de relations normales avec un État qui reste, quoi que l'on puisse en penser, une grande puissance essentiellement militaire.

Se départir d’une triviale condescendance

Au lendemain de la reddition nazie, les Américains ont fait le nécessaire pour redresser l'Allemagne, alors qu'ils l'avaient combattue les armes à la main. Cette fois, les alliés atlantiques seraient bien inspirés de tendre la main à la Russie le jour où, inévitablement, elle reviendra à de meilleurs sentiments. Il serait regrettable qu'ils commettent la même erreur dont ils se sont rendus coupables sous le règne de Mikhaïl Gorbatchev (1985-1991), qui aspirait à construire une maison commune en Europe : ils l'ont rabroué jusqu'à le discréditer devant sa propre opinion publique qui lui imputa in fine la responsabilité de la dislocation de l'empire soviétique. Au lieu de l'aider à réaliser son projet et de faire un allié de l'URSS qui avait supprimé l'article 6 (relatif au rôle dirigeant du parti) de sa Constitution, ils l'ont rejetée en dehors de leur communauté. Sauront-ils renoncer à cette triviale condescendance qu'ils entretiennent à l'égard d'un pays attachant quand il n'envoie pas des chars chez ses voisins ? Déjà, dans son Journal d'un écrivain, Dostoïevski avait noté : "La Russie pour l'Europe est un sujet d'incompréhension, tout acte de sa part est une cause d'incompréhension, et il en sera ainsi jusqu'au bout."

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