J'ai visité la future prison de Haren... Dites-moi que je me trompe...

Visite guidée du “village pénitentiaire” qui ouvrira en novembre. Entre l’autoroute, le décollage des avions et le passage des trains, les habitants appellent ce lieu “la poubelle”. Qu’en sera-t-il des détenus?

Contribution externe
J'ai visité la future prison de Haren... Dites-moi que je me trompe...
©Vincent Dubois

Une carte blanche de Anne Gruwez, magistrate.

Les habitants appellent ce lieu : la poubelle. La magie des mots et du béton en a fait : « le village pénitentiaire » que j’ai visité ce jeudi 19 mai. Encore en chantier, mais opérationnel dès novembre.

Tout était dit, déjà en 2015 : un terrain coincé entre l’autoroute, le décollage des avions et le passage des trains, lesquels nécessitaient tous des triples vitres aux fenêtres pour masquer le bruit...

Pour y arriver, soit la voiture, soit la voiture. Par le boulevard de la Woluwe, toujours embouteillé de camion ; et soit dit en passant, le trajet est de 35 minutes avec gyrophare. De Lijn au départ de Botanique jusqu’à la gare de Dilbeek : 45 minutes de bus. Le vieux Poelaert est bien équipé d’un héliport, mais je vois mal qu’il puisse être à disposition des avocats en route vers Haren après leurs audiences correctionnelles !

Le début de notre visite s’est fait sous le soleil qui a permis à la piste 01 de Zaventem, de déployer tous ses charmes : on s’entend 15 secondes, on écoute les avions pendant 15 secondes, on parle 15 secondes, on écoute les avions…

L’entrée se fait par quatre voies au-dessus desquelles sont nichées cinq salles d’audience. Juste assez pour le Tap, les chambres du conseil et celles des mises en accusation. Oh, bien sûr, l’arrêt de la Cour constitutionnelle est respecté, ces salles ne sont pas dans l’enceinte de la prison, pardon du village, juste, elles sont une partie du mur, un continuum comme disent certains ! C’est clair : on ne peut se permettre d’organiser le trajet des détenus vers Poelaert. L’humanisation tant revendiquée des prisons à un prix. Bon, j’en profite pour dire avec amertume qu’en ce qui me concerne, j’aurais choisi une profonde rénovation de Saint-Gilles et Forest, mais on a choisi plus loin, plus grand, plus cher, trop !

Passée la porte de la liberté, on est sur le gravier devant un monumental escalier que je me suis permis de nommer : escalier pour l’échafaud ! Et cela m’a fait penser bien sûr à Dante ; ici, j’élague pour en retenir : Par moi on va chez les âmes errantes (…) La Justice inspira mon noble créateur (…) Vous qui entrez, abandonnez toute espérance. J’espère juste que Madame ne viendra pas avec le bébé parce que pour la poussette… Soit elle n’arrive jamais au-dessus et c’est sans risques, soit elle y arrive et pour descendre…

Vient ensuite le « twix », je n’invente pas, c’est le surnom de ce bâtiment en « deux doigts coupe foi ». C’est réservé aux visiteurs. Là, on a vu quelque chose d’étonnant, sans doute une conception futuriste basée sur celle des cellules du passé. Je n’ai pas bien compris, mais moi, l’architecture intégrée, ce n’est pas mon truc : plusieurs petits locaux de quelques 6 à 8 m² où se trouvent sur le mur de gauche, un évier de cuisine et micro-onde et sur le mur du fond, une cuvette de WC…

Au sortir, on débouche sur la Grand-Place en dessous de laquelle, il y a un couloir souterrain. Au-delà de l’appellation, n’attendez pas de voir un carrousel et un frit-kot, hein ; remarquez, ils seront peut-être installés pour la nuitée des magistrats fin août, mais ce sera éphémère. Cette Grand-Place et ce souterrain sont les passages obligés de tout mouvement de détenu. J’espère avoir mal compris qu’on ne pouvait y faire circuler plus de vingt détenus en même temps parce qu’entre ceux qui ont visite de famille ou d’assistants sociaux, ceux qui ont VHS, ceux dont les avocats attendent et ceux qui ont audience ou préau, ou activité, cela va être le foutoir, le temps qui suspend son vol… rapport aux avions ! Moi, je conseille à ceux qui vont rencontrer un détenu de se munir des Mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand.

En tournant la tête à droite, on regarde passer les trains. Franchement, on aurait peut-être pu examiner la question de l’installation là d’une station qui soit en lien avec celle de La Chapelle sous le vieux Poelaert.

À côté, la nef des fous, quelque 72 places pour les internés en attente d’établissement. Apparemment, il n’y a pas de fou en détention préventive. Le déséquilibre mental est un statut qu’on acquiert durement après un parcours psycho-judiciaire. Avant cela, on est dans un cluster normal, terme qui avec la Covid a pris tout son sens de « foyer de contagion ». Bon, pas tous, il y a un bloc prévu pour les primo-détenus, une grosse quarantaine. Sur ce regroupement des primo-arrivants, rien à dire, c’est pas mal.

Nous, on entre dans le cluster normal de gauche. Volées d’escalier bien sûr parce que je doute que les détenus aient droit à l’ascenseur. Bon, on s’accroche. Une ruche de cluster, ce n’est pas grand, une trentaine de cellules disposées sur trois étages et sur les trois côtés d’un carré dont le quatrième est occupé par le cellulaire qui surveille trois ruches. Ça va bourdonner ! Si j’ai bien compris, une dizaine d’agents pénitentiaires pour le tout. J’observe qu’ils n’ont quand même pas osé garder le nom d’origine de « pavillon ». Quoiqu’il en soit, on s’étiole là-dedans, moi, en tous cas. Pas d’air « frais », de l’air conditionné, autrement dit, si le voisin a la tuberculose ou la Covid, il la refile à tout le monde. On nous dit bien que tout cela est entretenu aux normes d’hygiène, dans un formidable partenariat public-privé (PPP), j’attends de voir parce que si c’est comme le Portalis, les vitres ne sont lavées et encore que tous les 7 ans et aujourd’hui, il est recommandé d’ouvrir les fenêtres rapport à certaines défections du système d’aération conditionnée. Quant à savoir si les détenus pourront fumer en cellule, cela se négocie avec les syndicats. Certes les cellules sont le lieu privé des détenus, mais elles sont aussi le lieu de travail des agents. Et comme il n’y a pas de syndicat de détenus, moi, je ne sais pas entre quels syndicats cela se négocie. J’admets qu’un type qui fume un paquet de gitanes maïs dans la cellule d’à côté, ça vous empeste une ruche de cluster. Et les fenêtres ne s’ouvrent que sur quelque 7 cm grillagés, ce qui va de facto empêcher tout échange entre les détenus par l’extérieur et les amener à être isolés plus encore. Et les communs ne sont pas bien spacieux… On est confiné là-dedans. Remarquez, soit il fait beau sur la Grand-Place et on ne s’entend pas penser, soit il pleut et on étouffe en cellule. Dans les deux cas, l’hébétement.

La grande majorité des cellules sont individuelles ce qui fait dire au directeur que si à Saint-Gilles, il y a des listes d’attente pour l’occupation des individuelles, à Haren, les listes s’allongeront pour l’occupation des duo.

Dans le cluster, tout est informatisé. Tout est réputé équipé des meilleurs systèmes électroniques d’ouverture de porte et de télécommande. Plus d’intervention humaine du porte-clés, sans blague, je vois venir le bug, du style de la douche qui crache son jet à trois heures du mat’ sans que le PPP chargé de l’entretien s’en soucie plus que votre plombier ! Ou encore la cyber-attaque parce qu’enfin, les copains des détenus ne sont pas tous des manchots ! Chose amusante, une lunette-judas extérieure permet d’avoir l’œil à l’homme sous sa douche, je suppose des fois qu’il serait impudique. Ce qui me fait penser à John. En son temps, j’ai répondu à un numéro vert qui permettait aux détenus de communiquer malgré les barreaux. Là, j’ai entendu la détresse dans un établissement pénitentiaire inauguré en 2014, « qui fait partie du Masterplan pour une infrastructure pénitentiaire dans des conditions humaines ». Des caméras partout, « ils connaissent jusqu’à la marque de nos cigarettes ; on ne nous voit pas, on nous observe ». John avait demandé son transfert vers Forest ou Saint-Gilles, vétustes, mais moins abrutissantes (Tais-toi, éd Racine 2020).

Combien je me suis battue contre la construction de la mégaprison de Haren, 1190 places qui, si elles ne sont pas occupées supposent dédit des frais ! Même que je me prenais alors pour « le passeur d’eau » (E.Verhaeren) celui qui, un roseau vert entre les dents luttait, malgré les vents contraires, allant vers son illusion, pour moi, celle d’un monde plus accueillant, une prison plus clémente. Oh, sans présomption, je me plais à croire aujourd’hui que je garde « quand même encore, pour Dieu sait quand, Le roseau vert entre {les} dents. » Et je voudrais être facteur, le facteur-télégramme entre les détenus et l’extérieur. Celle qui fait le lien entre le reclus, son avocat, sa famille, l’assistant social. Celle qui aurait libre accès aux cellules pour y aller chercher les perdus de tous et leur rendre une écoute, un regard, quelques mots.

Qu’est-ce que cela coûte de me laisser essayer puisque j’y crois.