Pourquoi les enseignants disent "non" à leur évaluation ?

Paradoxe ou malentendu ? Peut-être ne supportent-ils pas de façon irrationnelle que leur pouvoir de coter, de certifier et de sanctionner soit retourné contre eux.

Contribution externe
Pourquoi les enseignants disent "non" à leur évaluation ?
©Tonneau Michel

Une carte blanche de Marthe Mahieu, Directrice de collège retraitée.

J’aime beaucoup les enseignants. Ce sont souvent eux qui, par leur inventivité, leur générosité, leur attention à leurs élèves, arrivent à les faire grandir malgré un système scolaire encore trop rigide, alourdi par des héritages dépassés.

J'ai été surprise, comme Etienne de Callataÿ dans sa récente et excellente chronique (LLB 7-5-22) par la résistance frontale aux modalités d'évaluation de leur propre travail qu'ils opposent à cet aspect du Pacte d'excellence. Les voir manifester en masse avec des panneaux "Non à l'évaluation" avait quelque chose de surréaliste, vu qu'ils la pratiquent tous les jours et l'ont vu de près évoluer vers une plus grande efficacité.

Peur du règlement de comptes

En y réfléchissant à la lumière de ma longue carrière dans différentes fonctions du monde scolaire, je discerne dans ce refus une dimension subconsciente, émotionnelle. Une conversation récente à ce propos avec des enseignants chevronnés du secondaire général m’a aussi donné à penser : je fus surprise d’entendre leur méfiance à l’égard de cette nouvelle évaluation des profs. Ils craignaient, me dirent-ils, que "cela ne tourne au règlement de comptes"…

Il faut croire que leur expérience des conseils de classe leur avait donné l’occasion d’assister à de tels "règlements de comptes" avec des élèves insolents ou dissidents ? Voire même qu’il leur était arrivé de pratiquer eux-mêmes, l’une ou l’autre fois, des évictions déguisées en cotations insuffisantes ? Pourquoi sinon tout de suite ce soupçon ?

Pratiqués par les enseignants mêmes

Depuis trente ans, les recherches en docimologie promeuvent une évaluation objective et continue des compétences acquises, avec pour but la mise en place de remédiations et d’accompagnements ajustés pour combler les lacunes. Je constate que beaucoup d’enseignants les pratiquent activement et créativement, même si le manque de moyens pour l’accompagnement individualisé les désole parfois.

Mais alors, que révèle cette méfiance, ce refus coléreux de profiter eux-mêmes de ce qu’ils pensent être un vrai bénéfice pour leurs apprenants ?

Résistance quasi irrationnelle

Mon impression est que demeure chez beaucoup, de façon subconsciente, un attachement très fort, sécurisant, à ce qui reste leur seul vrai pouvoir dans une société où toute autorité "naturelle" est affaiblie, contestée : le pouvoir de coter et donc de sélectionner, de trier, de certifier et de sanctionner. Notre système scolaire les y pousse avec ses classes d’âge, ses filières, ses hiérarchies d’options, ses multiples certifications. Dans les conditions difficiles où ils exercent actuellement leur métier, c’est ce qui leur reste comme ultime levier, comme moyen d’assurer librement leur prise sur les situations. Du coup, si cela constitue, sous les beaux discours de la docimologie et des sciences de l’éducation, le sens ultime, profond de leur activité évaluative, accepter que ce "pouvoir" soit retourné contre eux-mêmes suscite une résistance spontanée, quasi irrationnelle.

Sinon, comment expliquer que l’évaluation bienveillante, assortie de conseils d’amélioration et de formations complémentaires, qu’ils considèrent (quasi-) unanimement comme une chance pour leurs élèves suscite en eux et en leurs représentants tant de craintes ?