Plaidoyer pour une EurAfrique

Grâce au prestige dont la Belgique jouit en République démocratique du Congo (RDC), la visite officielle que le roi Philippe et la reine Mathilde y effectueront dans quelques jours est susceptible de pousser notre pays à mobiliser toute l’UE au développement de la RDC, qui sera un pilier fondamental de l’EurAfrique.

Contribution externe
Plaidoyer pour une EurAfrique
©PHOTONEWS

Une opinion de François d’Adesky, ex-chef de mission diplomatique, militant pour la préservation de l’environnement et la lutte pour les Droits humains

Les problèmes globaux tels que le changement climatique, la pandémie et la crise énergétique nous ont démontré que l’Union européenne (UE), premier marché économique, pèse moins que dans le passé sur les affaires du monde entre la superpuissance militaro-industrielle américaine et celle économico-technologique de la Chine. L’humanisme européen sera exemplaire, que si l’Europe établit un partenariat privilégié avec l’Afrique. Ce sera l’EurAfrique, avec un E et A majuscules pour exprimer cette égalité.

Ce partenariat aura la Méditerranée comme pivot et pourrait inclure des pays du Moyen-Orient fortement liés à l’Afrique et l’Europe. En effet, la proximité géographique, les liens historiques et les valeurs humanistes feront de l’EurAfrique une des colonnes structurantes du monde multipolaire de demain.

Historiquement déjà, l'Empire romain était un empire EurAfricain. Le bassin méditerranéen (Mare Nostrum) était le cœur des échanges entre une multitude de peuples ; les Africains étaient des acteurs importants de ces interactions. On était citoyen romain, qu'importe l'origine ou la couleur de peau. L'empereur Septime Sévère était d'origine africaine, de même que le décurion Maurice à la tête de la Légion de Thèbes en Haute-Égypte, qui devint saint Maurice, après son martyr dans le Valais. La chute de Rome évapora cette première EurAfrique.

L'Europe, motivée par l'appât du gain, conquit l'Afrique pour la dominer. Elle occulta l'apport de l'Afrique à la civilisation universelle et véhicula la fake news d'une Afrique, continent de l'obscurantisme, auquel il fallait apporter les lumières de la civilisation. Au milieu du 19ème siècle, un projet de partenariat Europe-Afrique reparait dans ce contexte colonial. Ce fut une Eurafrique à visée impériale et avec un a minuscule pour l'Afrique. Ce projet prônait l'utilisation de l'Afrique pour rendre l'Europe puissante face aux Amériques et à l'Asie, grâce aux matières premières d'Afrique, à sa force de travail et à un potentiel marché de consommateurs africains de produits manufacturés européens.

Ce concept d’Eurafrique impériale perdura même dans les accords entre l’Europe et ses anciennes colonies africaines, tel l’Accord de Cotonou, qui vient de s’achever. Ces conventions étaient censées amener le développement de l’Afrique. En pratique, elles étaient des instruments d’aide avec de belles réalisations à leur actif (routes, aéroports, écoles, hôpitaux, etc.), mais elles restaient bâties sur un rapport inégal Europe-Afrique. En effet, d’une part, il y manquait une réelle appropriation des États africains dans les politiques de développement promues par l’Europe. D’autre part, les pays africains dynamiques n’étaient pas prêts à ouvrir leurs marchés à une Europe plus compétitive ; tandis que les pays africains les moins avancés devaient se contenter d’un accès libre au marché européen pour leurs matières premières.

Paradoxalement, l’Afrique est désormais courtisée par les puissances extra-européennes, ce qui lui permet le choix de son partenaire privilégié. Cela amène des personnalités européennes comme Mesdames Ursula von der Leyen, Roberta Metsola et M. Charles Michel à penser que c’est l’Europe qui a besoin de l’Afrique et à devenir des partisans de l’EurAfrique. Ils ajoutent que ce large espace économique (Zone de libre-échange continentale africaine {ZLECA} plus Marché unique européen) améliorerait la croissance économique et la création d’emplois viables tant en Europe qu’en Afrique, et faciliterait l’arrêt de l’immigration clandestine africaine vers l’Europe, tout en mettant sur pied une stratégie de paix et sécurité commune.

D’autres personnes militent également en faveur de l’EurAfrique. En Europe, des citoyens à l’identité duale européenne et africaine se définissent déjà comme EurAfricains. Ils sont arrivés à la conclusion – face au « racisme structurel », en particulier dans l’emploi et le logement – que leur pleine intégration en Europe n’aurait lieu que le jour où leur continent mère, l’Afrique, serait développé. Ils se positionnent désormais en personnes-frontières, dont le destin est d’établir des ponts entre l’Europe et l’Afrique. Un mouvement similaire commence à émerger en Afrique par des citoyens qu’on pourrait nommer : AfroPéens.

Pourquoi s’interroger sur ce qui motiverait l’Afrique de choisir l’Europe comme son « partenaire préféré », quand l’Afrique se tournerait déjà vers l’Europe au-delà des stigmates d’une histoire commune ? En réalité, l’Afrique est sensible au fait que plusieurs pays européens, dont le nôtre, font désormais face à leur passé colonial et l’assument. Ceci, en étant, entre autres, prêts, dans une optique de « réconciliation », à retourner les objets d’arts africains acquis illégalement durant la colonisation, ainsi qu’à écrire ensemble avec l’Afrique l’histoire de la colonisation en tant que « devoir de mémoire » pour les générations futures.

Par ailleurs, la forte démographie incite l’Afrique à mettre en priorité le développement économique créateur d’emplois viables. Ceci, via des chaînes de valeurs compétitives dans des Marchés Communs régionaux, qui se coordonneront dans le cadre de la ZLECA. L’Afrique améliore aussi sa gouvernance, qui permet un climat d’affaires propice à l’investissement. Assurément, le développement du continent exigera de lourds investissements publics et privés en infrastructure, industrialisation durable, connectivité, etc. Pour l’Afrique, l’Europe est le meilleur partenaire, avec son expertise unique en intégration régionale et gouvernance, ainsi que dans la coordination intergouvernementale pour les « transitions » environnementale et digitale.

En témoigne la création en décembre 2020 de la Africa-Europe Foundation par le Think-tank « Friends of Europe » en association avec le mécène Mo Ibrahim et le soutien de nombreuses personnalités africaines et européennes acquises à la cause de l'EurAfrique.

De même, lors du Sommet des Chefs d’État et de gouvernement d’Afrique et d’Europe, en février dernier à Bruxelles, a été adoptée, une « Vision commune 2030 » dans une optique EurAfricaine. Elle sera réalisée dans le cadre d’un partenariat privilégié de l’Union africaine (UA) et de l’Union européenne (UE), entre égaux. L’EurAfrique n’est pas exclusive, car les liens traditionnels de l’Europe et de l’Afrique avec l’Asie-Pacifique et les Amériques perdureront.

On découvre enfin que le « destin commun » entre l’Afrique et l’Europe repose sur une solide base : l’humanisme unissant l’Afrique, berceau de l’humanité et l’Europe, dont l’humanisme rayonna dans le monde.

Dans ce contexte, la visite officielle que le roi Philippe et la reine Mathilde effectueront dans quelques jours, en République Démocratique du Congo (RDC), pourra être un jalon significatif. En effet, grâce au prestige dont la Belgique jouit en RDC, cette visite est susceptible de pousser notre pays à mobiliser toute l’UE au développement de la RDC, qui sera un pilier fondamental de l’EurAfrique !