Donnons du temps aux Ukrainiens mais ne le gaspillons pas

Comment allons-nous relever collectivement le défi de l'insertion socio-professionnelle des Ukrainiens qui sont en train d'essayer de reconstruire leur vie en Belgique, sachant que notre pays est mauvais élève en matière d'accès à l'emploi des personnes réfugiées?

Contribution externe
Donnons du temps aux Ukrainiens mais ne le gaspillons pas
©JC Guillaume

Une opinion de Julie Bodson, directrice adjointe de DUO for a JOB (1)

42 000 Ukrainien.ne.s. ont demandé l’asile en Belgique en l'espace de trois mois (à titre de comparaison en 2015, année connue pour sa crise de l’accueil, près de 45.000 personnes avaient demandé l’asile) et ont tou.te.s reçu une protection temporaire. 42.000 personnes qui, en peu de temps, ont eu besoin d’être accueillies dignement, d'un hébergement, de soins médicaux, d'une école pour leurs enfants, d'un revenu d’intégration social… Quel défi ! Et pourtant, si tout n’est pas parfait, il apparaît que la Belgique a ici été capable de les accueillir rapidement. D’une part, parce qu’il y a eu une volonté politique qu’il en soit ainsi, et d’autre part, parce que nous avons (enfin) entendu un discours univoque d’accueil et de solidarité envers des personnes qui fuient la guerre.

Un sérieux défi en matière d’emploi

Et maintenant ? Un sérieux défi nous attend encore. Seul.e.s 5% d'entre eux/elles ont déjà trouvé un emploi, et si on en croit les chiffres des dernières années, les perspectives pour leur avenir professionnel ne sont pas réjouissantes. La Belgique affiche depuis plusieurs années un des plus grands écarts d’accès à l’emploi d’Europe entre les personnes issues de pays tiers et les personnes nées en Belgique. Cette situation est non seulement défavorable aux personnes migrantes elles-mêmes - le travail est au-delà de l’aspect rémunérateur, un puissant levier d’inclusion, un moyen de se réaliser et d'obtenir une reconnaissance sociale - mais elle menace également la prospérité de notre pays. Ce gâchis de compétences en devient absurde dans un contexte de pénurie de main d'œuvre et vu l’ambition d'atteindre un taux d'emploi de 80% dans toutes les régions de notre pays.

Les causes du désavantage des personnes migrantes ont pourtant déjà été identifiées à de nombreuses reprises par des experts du marché du travail. Nous les constatons sur le terrain depuis près de 10 ans. Les barrières sont tout d’abord liées au contexte du marché de l’emploi belge: ethnostratification, discrimination à l'embauche, précarité des emplois et inadéquation entre l'offre et la demande. D’autres obstacles sont liés au fait de mener un parcours d’insertion professionnelle dans un nouveau pays. Les primo arrivants se heurtent notamment aux barrières linguistiques, à des difficultés d’accès à l’information et aux services (y compris aux formations et aux cours de langues), à la complexité des procédures liées à la reconnaissance de leurs diplômes et de leurs compétences, au manque de réseau professionnel, de connaissance du marché du travail et de ses codes.

Les difficultés d’accès à des services de base, et donc aux conditions nécessaires pour se consacrer sereinement à la recherche d’emploi, peuvent également venir retarder voire entraver le processus d’insertion professionnelle : un logement décent, une bonne santé (mentale), la garde des enfants, un revenu (minimum), une vie de famille stable, etc.

L’état des lieux étant clair, que va-t-on faire pour faciliter, au bénéfice de tou.te.s, l’insertion des personnes récemment arrivées et notamment des Ukrainien.ne.s?

Une solution individualisée…dans un contexte repensé

Un dilemme récurrent se pose: le chemin le plus court vers l'emploi est-il le plus efficace en vue d'une insertion socioprofessionnelle durable pour les primo-arrivant.e.s? C'est avéré, une exclusion durable du marché de l'emploi devient un handicap et réduit les chances de trouver un emploi par la suite. Oui. Mais une activation précipitée augmente le risque de cantonner les primo-arrivant.e.s dans des emplois peu attrayants, précaires, sans perspective de mobilité sociale, conduisant à un abandon rapide (voir la publication récente de Dries Lens).

Alors? La réponse se trouve sûrement à la croisée de ces deux idées. Au niveau individuel, un processus d'inclusion professionnelle durable devrait être envisagé pour chaque primo-arrivant.e. Non seulement afin d'assurer une augmentation du taux d'emploi, mais aussi la pérennité et la qualité des emplois ainsi que le bon 'match' entre la personne et l'emploi. Et cela prend du temps, car il faut redonner confiance et donner aux personnes les clés pour leur permettre d’élaborer ces perspectives. Pour y parvenir, un bilan et un soutien personnalisé et intensif sur le chemin vers l'emploi tel que celui d’un.e mentor constitue un levier clé!

Structurellement, si l'objectif est effectivement d'accélérer ou en tout cas de faciliter l'accès au marché du travail des primo-arrivant.e.s, la première étape consiste à créer les conditions humaines et sociales d'un accès au marché du travail. Parallèlement, il faut s'attaquer aux causes structurelles de l'inégalité sur le marché du travail pour toutes les personnes issues de l'immigration. Des pistes d'action sont déjà sur la table. Entamer le chantier pour mettre fin à ces inégalités: c'est probablement là que se situe l'urgence.

(1)L'association DUO for a JOB organise, depuis près de 10 ans, du mentorat interculturel et intergénérationnel en mettant en contact des jeunes issu.e.s de l'immigration avec des bénévoles de plus de 50 ans avec l'objectif de favoriser l'égalité des chances et de (re)créer de la cohésion sociale.