Offrons un repas quotidien aux stagiaires en soins infirmiers

Il faut revaloriser la profession infirmière par les stagiaires, et il existe une multitude de "petites choses" que l’hôpital peut faire, et que l’État devrait financer. Cela offrirait une réponse économique, humaine et de long terme à la grave pénurie d’infirmières et d’infirmiers.

Contribution externe
Offrons un repas quotidien aux stagiaires en soins infirmiers
©Serge Dehaes

Une carte blanche de Fabienne Heijmans et Stéphane Plasschaert, infirmiers enseignants.

La pénurie d’infirmiers est ancienne. Le métier doit être revalorisé à tous les niveaux.

Cette revalorisation n’arrive pas. Aux hôpitaux de se débrouiller pour trouver le personnel nécessaire. Parfois ça dérape, comme nous l’apprend le reportage d’investigation diffusé par la RTBF le 25 mai 2022. Des hôpitaux font venir des infirmières de pays lointains comme le Liban, y créant une pénurie.

L’objet de notre propos n’est pas de commenter cette filière de recrutement. Le reportage en fait une excellente analyse et en pointe - entre autres - l’enjeu financier.

Pas moins de 10 000 euros, c’est en effet le prix payé par l’hôpital aux agences pour le recrutement d’une seule infirmière. Prix du désespoir, du désamour d’une profession, de la marchandisation du non-marchand, du sous-financement des hôpitaux, de la démotivation généralisée des troupes.

Alors que faire ? N’y a-t-il pas des solutions plus proches de nous ? Par où prendre le problème ? Comment mieux utiliser ces 10 000 euros ?

Revaloriser les stagiaires

L’aspect que nous voulons mettre en avant est la "revalorisation du métier par la formation". En commençant par celles et ceux qui sont au tout début du parcours : les étudiants en soins infirmiers. Qu’ils soient en filière Bac ou Brevet, ces étudiants passent la moitié de leurs études en stage, soit environ deux ans. Aucune autre formation académique n’en exige autant. C’est propre à la formation infirmière.

L’idée n’est pas de remettre cela en question : car l’art infirmier, la question de la transmission y est centrale et passe par le lien qui se construit entre l’infirmière et le stagiaire, par le fait de travailler ensemble. Il est des soins qui ne s’enseignent qu’au travers de l’exemple du geste et de la relation. Devenir infirmière s’apprend par "compagnonnage". Ce joli mot, souvent utilisé pour les métiers manuels - comme menuisier, cuisinier ou couvreur - convient très bien aussi aux infirmiers.

Si ce lien entre le praticien confirmé et le stagiaire est pédagogique, il doit aussi être profondément humain. Il passe par l’exemple. Il doit inclure la bienveillance dont le praticien souhaiterait que le stagiaire fasse preuve à son tour dans la relation de soin qu’il nouera avec le patient.

"Nous avons vraiment trop à faire"

Ce lien stagiaire - infirmière est mis à mal. Interrogez chaque infirmière diplômée ces dix dernières années - voire plus - à propos de ses stages : chacune vous en dira la rudesse, la fatigue, le stress endurés. Une souffrance poussant au bord de l’abandon…

Établir ce lien d'apprentissage avec le stagiaire demande de la patience, et donc du temps, ce qui précisément fait défaut. Dans une profession fatiguée, trop peu de stagiaires ont donc l'opportunité de nouer ce lien de "compagnonnage" évoqué. "Nous avons vraiment trop à faire pour en plus nous occuper des stagiaires", nous confiait une infirmière pourtant sensible et sensée.

La conséquence est évidente : le jeune stagiaire traverse certains stages dans une sorte d’apnée relationnelle, faute d’avoir pu nouer un lien qui lui inspire l’idéal de son futur métier.

Celui à qui l’on rappelle régulièrement de "mettre le patient au centre de ses préoccupations", bien paradoxalement, se trouve souvent exclu de toute attention bienveillante.

Respect et gratitude aux infirmières et équipes qui prennent ce rôle de compagnon réflexif auprès des stagiaires, ou qui essaient de le faire par moments en dépit de leur grande charge de travail.

L’hôpital, lieu peu hospitalier pour les stagiaires

Un autre lien fort est celui entre le stagiaire et l’institution hospitalière. Le stagiaire est tout en bas de l’échelle. Il est le plus vulnérable. Il a tout à apprendre. Il ne connaît pas l’hôpital ni l’unité de soins, ni l’équipe où il a été mis en stage pour deux, trois ou quatre semaines. Suivons-le.

Il s’y rend.

Il s’est renseigné sur l’itinéraire, l’entrée, le badge à obtenir, le service où il va. Arrivée à 6 h 30 après 50 minutes de trajet.

Pas de parking, pas de vestiaire, pas d’uniforme donné en prêt par l’hôpital, pas d’accès au service buanderie, pas de repas offert à midi, pas d’intervention dans les frais de transport.

En revanche : une voiture achetée pour pouvoir aller en stage, un logement loué pour se rapprocher du lieu de stage.

Trop souvent… pas de "Salut, à demain" en fin de journée. Et, beaucoup trop souvent, pas de "Merci pour ton stage" ni d’au revoir une fois la quinzaine de stage finie. Pour le stagiaire, il n’y a pas toutes ces "petites choses qui changent tout".

Soumis à plusieurs hiérarchies - hospitalière, scolaire - et parfois tenu à l'impossible par les exigences techniques, horaires, administratives, académiques qui lui sont imposées, le stagiaire passe et se tait. Les stagiaires passent et se ressemblent. "Moi, durant tout mon stage, on m'a appelée 'la stagiaire'", nous confie une étudiante de quatrième année.

Un repas chaque jour de stage, ça nourrit plein de choses

Revenons-en à notre problème de départ : comment rendre l’hôpital attrayant pour les infirmières ? Le défi est immense. Notre réponse est : "en le rendant plus hospitalier envers les stagiaires, par des petits gestes concrets".

On parle tout le temps de pénurie. Étymologiquement, le mot "pénurie" signifie "manque de vivres".

Il y a trente ans, en tant que stagiaires, lors de chaque jour de stage, le repas nous était offert au restaurant du personnel. Ce n’était pas le jackpot au regard de nos journées de stage souvent longues et bien remplies. Mais c’était une marque de reconnaissance concrète très appréciée. Outre le fait de n’avoir pas à nous soucier de notre repas de midi ou du soir, ce repas offert représentait un "merci" qui nous était adressé, une reconnaissance de l’institution qui "prend soin" de ses travailleurs, dont nous avions du coup le sentiment de faire partie. Lors des réunions il arrivait qu’un bol de potage nous soit proposé. C’était réconfortant, cela mettait tout le monde de meilleure humeur, cela aidait.

Gratitude, reconnaissance, appartenance. Tout cela accompagnait ce plat du jour.

Un repas pour les stagiaires, ce n’est pas révolutionnaire, c’est tout un symbole, ça ne demande pas un grand budget, mais c’est une "petite chose" parmi d’autres que l’hôpital peut faire, et que l’État devrait leur payer. Ce serait un bon début.

Le but de ce texte n’est pas de transformer le stagiaire en victime. Il est de rappeler aux décideurs combien cet aspect de la formation peut être dur (les infirmier(e)s le savent tou(te)s), et constitue un levier d’action pour valoriser et soutenir la profession.