Pourquoi augmenter les dépenses militaires de l’Otan ?

"Cesser d’être naïf" (comme nous sermonne notre Premier ministre) consisterait plutôt à mieux orienter les affectations des budgets publics vers la transition écologique et énergétique ou la lutte contre les inégalités.

Contribution externe
Pourquoi augmenter les dépenses militaires de l’Otan ?
©Vince

Une carte blanche de Bernard Adam, directeur du Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP) de 1979 à 2010.

Actuellement, les dépenses militaires mondiales s’élèvent à 2 000 milliards de dollars. Dans ce total, celles de la Russie représentent 3,5 %, contre 15 % pour les pays européens et 40 % pour les États-Unis. Face à la Russie, les dépenses militaires des pays européens seuls sont donc plus de quatre fois supérieures, et celles des États-Unis douze fois supérieures. Par ailleurs, la taille de l’économie russe, et donc de sa capacité à faire face aux crises, est très faible. Elle ne représente que 1,75 % du produit intérieur brut mondial, soit un peu plus que l’ensemble des trois pays du Benelux, contre 18 % pour l’Union européenne et 25 % pour les États-Unis.

Les pays occidentaux ont donc un potentiel militaire et économique écrasant face à la Russie. Mais cela n’a pas pu dissuader Vladimir Poutine de se lancer dans une guerre contre l’Ukraine.

Face à cette double réalité contradictoire, on peut s’étonner de l’appel lancé par plusieurs dirigeants occidentaux d’augmenter à nouveau les dépenses militaires. Si on peut comprendre que cet appel s’est fait dans l’émotion face à l’inattendue agression russe, a-t-on bien réfléchi aux conséquences d’une telle augmentation ? N’est-il pas temps de réaliser d’abord un examen sérieux sur l’ensemble des enjeux posés pour la sécurité en Europe et dans le monde et face aux menaces qui sont annoncées pour la planète ?

Le danger de privilégier l’outil militaire

Quelle est la fonction que devrait avoir l’Otan ? Protéger les populations de ses États membres, en contribuant à l’amélioration de la sécurité internationale, et donc en contribuant à diminuer les menaces dans son entourage.

Or, avec l’invasion russe de l’Ukraine, la menace s’est un peu plus rapprochée du territoire que doit protéger l’Otan, dont l’existence et la politique n’ont pas pu dissuader un pays d’entrer en guerre. Que s’est-il passé ? Depuis 2007, les Russes sont devenus fort agressifs, reprochant aux Occidentaux de poursuivre l’élargissement de l’Otan sans prendre en compte leur sentiment d’insécurité face à cette extension. Ils se sont sentis menacés et ont reproché au camp occidental d’avoir été arrogant après leur "victoire" en 1989/1990 avec la dissolution de l’URSS.

L’erreur des Occidentaux a été d’oublier de développer un pan entier de l’équation de la sécurité internationale. Avec l’élargissement de l’Otan, ils ont privilégié un outil militaire. Mais ils ont négligé de renforcer l’outil diplomatique de la sécurité collective qu’est l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), créée en 1995. Cette institution était censée être le lieu de discussion sur tous les conflits potentiels en Europe et dans son entourage, afin d’empêcher qu’ils ne dégénèrent en conflits armés.

Mieux gérer les dépenses publiques au plan militaire et diplomatique

Certains dirigeants, dont le Premier ministre belge, plaidant pour une augmentation des budgets militaires ont déclaré qu’il fallait "cesser d’être naïf". Mais n’est-ce pas naïf de proposer une telle solution dans ce contexte de supériorité militaire écrasante des Occidentaux ? Une augmentation des dépenses militaires par les pays qui sont parmi les plus puissants dans le monde ne risque-t-elle pas tout simplement de relancer une course aux armements, et de fragiliser davantage la sécurité internationale ? Cesser d’être naïf ne consisterait-il pas plutôt à mieux orienter les affectations des budgets publics ?

Dans le domaine de la sécurité et de la défense, il s’agirait de mieux répartir et organiser l’effort diplomatique et militaire. Le point essentiel serait de renforcer considérablement les outils diplomatiques (OSCE, Onu…). Dans quelques années, sans doute après le départ de Vladimir Poutine puisqu’il est peu vraisemblable de discuter sérieusement avec lui après sa décision insensée et criminelle d’envahir l’Ukraine, il faudra bien que les Occidentaux négocient avec les nouveaux dirigeants russes. L’objectif sera de recréer un climat de confiance afin de prévenir tout conflit armé futur. Cela passera par des discussions sur la réduction des dépenses militaires et des armements nucléaires et conventionnels, fort mis à mal notamment depuis la dénonciation d’accords de désarmement par le président Trump.

Concernant l’organisation de la défense en Europe, plutôt que d’augmenter les dépenses militaires, il conviendrait plutôt de mieux organiser et répartir les efforts des États, en mutualisant et en coordonnant l’effort collectif. Avec des dépenses militaires quatre fois supérieures à celles de la Russie, il devrait être possible d’avoir une défense européenne crédible. Il est vrai que cela nécessiterait des décisions politiques courageuses, dépassant les réticences souverainistes dans certains pays. Une telle évolution permettrait d’éviter un gaspillage financier dans les dépenses publiques.

D’autres défis nécessitent d’importants investissements

Enfin, augmenter les dépenses militaires, n’est-ce pas aussi tomber dans un piège tendu par Vladimir Poutine ? Parce que si les Occidentaux décident de consacrer davantage de leurs budgets aux dépenses militaires, c’est bien au détriment d’autres dépenses, donc cela conduirait à l’affaiblissement de leurs politiques dans les domaines non militaires. Vladimir Poutine aurait alors au moins gagné une chose : l’affaiblissement de la santé économique et sociale des pays occidentaux.

À côté de la mise en place d’une nouvelle sécurité internationale, basée sur le dialogue et la coopération, les Européens sont face à d’autres défis majeurs qui nécessiteraient des investissements publics importants pendant de longues années. Trois axes principaux peuvent être identifiés.

Primo, le sauvetage de la planète devrait être la priorité numéro un. La transition écologique et énergétique devrait être accélérée avec un soutien massif au développement des énergies durables (solaire, éolien…), l’isolation des bâtiments et l’amélioration des transports publics. Cela impliquerait une aide renforcée auprès des populations les moins aisées.

Secundo, il s’agirait d’améliorer la cohésion sociale et de lutter contre les inégalités sociales. Cela inclurait l’amélioration des secteurs des soins de santé, dont la pandémie du Covid vient de révéler la très grande fragilité. Et cela devrait aussi concerner le système éducatif, qui devrait pouvoir tirer par le haut toutes les classes sociales.

Enfin, la coopération au développement avec les pays du Sud devrait être renforcée afin d’assurer une amélioration des conditions de vie de leurs populations. Pour les Européens, cela signifie en particulier un renforcement du partenariat économique avec les pays africains. La conséquence en serait une diminution de la pression des flux migratoires incontrôlés et de l’exploitation criminelle des êtres humains.