Pourrons-nous faire confiance aux algorithmes ?

Impossible de construire une société sans la confiance que nous pouvons établir vis-à-vis du pouvoir ou des institutions. Or, les algorithmes et le numérique prennent une place de plus en plus grande dans nos existences. Pourrons-nous être certains qu’ils feront bien ce qui a été dit ?

Contribution externe
Pourrons-nous faire confiance aux algorithmes ?

Une carte blanche de Louis de Diesbach, Senior manager chez Cream Consulting.

Fiat dictum - que soit fait ce qui a été dit. C'est avec ces mots que Cicéron, dans son texte Les Devoirs, pose la base de la justice et du droit : la bonne foi, la fidélité et la sincérité dans les engagements pris. C'est dans cet équilibre, et dans toute la force d'un "c'est promis" que peut alors se construire notre société - basée sur le contrat et l'engagement de sa personne et de sa parole.

Cette confiance s'établit évidemment à plusieurs niveaux et Thomas Hobbes, illustre philosophe politique de notre histoire, l'analyse, dans son Léviathan, tant au niveau interindividuel qu'à celui liant les sujets et leur souverain. En confiant à l'État une partie de leur liberté, les individus sont en droit d'attendre quelque bénéfice en retour : sécurité, stabilité économique ou politique, progrès scientifique, etc. Il en est de même au niveau interétatique - et la situation en Ukraine nous le montre un peu plus chaque jour - la collaboration et la paix entre diverses puissances reposent sur la confiance que chacun a en l'autre, espérant qu'il tiendra ses engagements, respectera les traités, honorera sa parole. Fiat dictum.

Au cœur de la pensée des Lumières, en Allemagne, Emmanuel Kant va même plus loin : selon lui, seule la confiance peut permettre une sortie des conflits armés et de la catastrophe qu’est la guerre. Dès lors, cette dernière ne peut être menée qu’en gardant possible le rétablissement de cette confiance qui, elle seule, pourrait ramener la paix et la stabilité - dénonçant alors comme illégitime toute action qui ébranlerait cette foi dans la parole donnée, dans la parole reçue. Dans le rigorisme qu’on lui connaît, la philosophie kantienne proposait alors un projet pour une "paix perpétuelle" que le philosophe de Königsberg basait sur une éventualité de la guerre mais où tout ne serait pas permis - Kant restant convaincu d’une possibilité d’union du monde dans un règne des fins. Les conclusions kantiennes sont aisément transposables à d’autres conflits - que ce soit en politique ou en business, la possibilité de la confiance est primordiale sur l’échiquier des futurs éventuels.

Quand la confiance se fragilise

On voit bien que la question de la confiance est une question délicate, posée sur une subtile stabilité et un engagement dont la force en fait aussi la fragilité. Néanmoins, il arrive parfois que les Lumières, pourtant si chères à Kant, s’éteignent. Sans tomber dans une dystopie alarmante et simpliste, on ne peut que remarquer que les forces grandissantes de la technique, pour reprendre les mots de Hans Jonas, semblent à la fois renforcer et fragiliser cette confiance si précaire - que ce soit par une algorithmie toujours plus opaque ou des finalités techniques détournées (on pensera aux scandales Cambridge Analytica ou au blanchiment d’argent facilité par les cryptomonnaies). Si la formule est hyperbolique, on entend souvent parler de "crise de confiance" - et ce à tous les niveaux : politique, économique, technologique, philosophique. Et les gouvernements, ces léviathanesques créatures auxquelles Hobbes voulait que nous nous en remettions, semblent parfois largement dépassés.

L'exemple de la monnaie est en cela frappant. Comme le rappelle Bruno Colmant dans ses Histoires d'économie, "la monnaie ne vaut rien en tant que telle", et c'est précisément la confiance que nous avons en elle (et dans les gouvernants qui la maintiennent) qui lui donne sa stabilité et sa valeur. Aujourd'hui, l'essor des cryptomonnaies, de la blockchain et des NFT reflète à nos yeux un écosystème se débattant avec ses propres démons dans une course vers une confiance renouvelée après les troubles financiers du début du siècle. Ces nouvelles technologies tentent alors, tant bien que mal, de se trouver une place et une légitimité, en pleine négociation avec nos institutions financières et politiques en ayant pour but, dans une optique kantienne critique, de garder toujours possible la consolidation de cette confiance. Mais comme le rappelle l'économiste "la question est alors de savoir en quoi la confiance doit se placer", ouvrant alors la voie aux cryptomonnaies étatiques et à un alliage techno-politique fort.

L’enjeu du numérique

De l'Ukraine à la crise financière actuelle, des politiques de gestion du Covid aux cryptomonnaies, la question de la confiance se pose en tout temps - et en tous lieux. Dans notre intimité également, c'est cette confiance qui fait aussi notre authenticité. Il n'est pas nécessaire d'être membre du Conseil de sécurité de l'Onu ou Première ministre finlandaise pour comprendre que la confiance est un pilier de nos relations interpersonnelles. Dans un regard, un mot, un silence aussi parfois - c'est toute notre humanité qui peut se jouer dans ce "fais-moi confiance". Les récents mouvements sociaux et politiques ne disent rien d'autre, et la technicisation du monde met parfois à mal l'authentique d'un fiat dictum.

De même, quand Aurélie Jean nous demande dans son dernier ouvrage si les algorithmes vont faire la loi, elle fait directement écho aux mots de Cicéron. Les algorithmes vont-ils bien faire ce qui a été dit, ou programmé ? Fiat programmatum ? C'est précisément cette question de loi et de justice, clefs de voûte de notre civilisation, qui se pose avec l'étendue de la gouvernementalité algorithmique. Les DSA (Digital Services Act) et DMA (Digital Markets Act), en cours d'élaboration par l'Union Européenne ne font rien d'autre que tenter d'établir - ou de rétablir - cette confiance entre la technique numérique et la population. En œuvrant sur la publicité des algorithmes et une réciprocité online/offline, ces nouvelles législations nous forcent à repenser le monde numérique comme une continuité, une extension, de notre monde physique - avec dès lors les mêmes règles, et la même confiance. Les attentes que l'on pourrait avoir pour les plateformes numériques deviennent donc les mêmes que celles que l'on pourrait avoir pour son voisin, son collègue, ou un simple passant.

C'est alors précisément par l'ouverture, par la transparence des algorithmes, que l'UE, dans une mouvance toute hobbesienne, veut se montrer digne des libertés que son peuple lui a confiées - et ce afin de s'assurer que soit fait ce qui a été dit. Se mettant au service de ses concitoyens, l'Europe veut alors toujours recréer la confiance nécessaire à l'épanouissement de ses sujets. L'illégal et le légal digitaux et physiques ne faisant désormais plus qu'un, on peut espérer un alignement des comportements et une re-naissance, toujours renouvelée, de nos rapports numériques - dans une confiance sans cesse présente dans laquelle Kant voyait la pierre angulaire de nos relations parfois conflictuelles et interpersonnelles. Fiat dictum.