Pour retrouver la paix, l'Ukraine devrait-elle céder des territoires à la Russie?

Contribution externe
Pour retrouver la paix, l'Ukraine devrait-elle céder des territoires à la Russie?
©AFP

Une carte blanche rédigée par les membres du Groupe du 24 février de Bruxelles (voir la liste ci-dessous).

Le 24 février dernier, la Russie envahissait de façon massive l'Ukraine, faisant suite à l’annexion illégale de la Crimée et une guerre hybride qui sévissait dans le Donbass depuis 2014.

Ces derniers temps, les idées qu’il faudrait se résigner à une guerre longue et à des concessions territoriales de la part de l’Ukraine pour mettre fin au conflit circulent largement — provoquant des réactions indignées de la part des Ukrainiens, qui s’y opposent dans leur très large majorité.

Dans ce contexte, nous saluons la décision de Messieurs Macron, Draghi, Scholz et Iohannis de se rendre en Ukraine. Comme ceux qui les y avaient précédés, ils ont pu constater de leurs yeux ce que vit l’Ukraine aujourd’hui.

Par ce texte, nous le Groupe du 24 février, constitué de chercheurs, journalistes, traducteurs, fonctionnaires nationaux et européens, militants des droits humains, citoyens engagés dans des coopérations avec l’Ukraine, souhaitons apporter des éléments concrets sur la réalité de l’occupation russe sur base des preuves collectées par des sources indépendantes, ainsi que mettre en lumière les risques sécuritaires à moyen terme d’une occupation qui dure, que ce soit du fait de la durée de la guerre ou de concessions territoriales.

La réalité de l’occupation russe

Une occupation n’est pas qu’un fait géopolitique abstrait. C’est aussi et surtout une réalité humaine tragique.

Nous avons tous en tête les meurtres, les tortures, les viols, détentions arbitraires, disparitions forcées, déportations et pillages infligés aux populations civiles dans les zones libérées de l’occupation russe, notamment la périphérie de Kyiv. Des preuves ont déjà été collectées, des rapports sérieux publiés, et un travail titanesque est en cours pour continuer de vérifier, documenter, recenser ces crimes de façon aussi exhaustive que possible.

Certaines informations sur les zones actuellement occupées depuis l’invasion du 24 février nous parviennent, comme l’existence de points de filtration, interrogatoires et disparitions. L’un d’entre nous a recueilli le témoignage de première main d’un homme qui avait quitté Novaïa Kakhovka début avril, et avait dû franchir de nombreux check-points : cet homme racontait l’obligation de se dénuder jusqu’à la ceinture, les coups portés sur son corps par les forces de l’ordre pro-Kremlin de DNR/LNR au passage de certains postes de contrôle, l’inspection musclée de ses tatouages, assortie d’humiliations verbales et d’insultes le qualifiant de nazi devant ses enfants et son épouse, les extorsions de fond systématiques. Les autorités ukrainiennes déplorent des transferts forcés massifs depuis les zones occupées vers la Russie avec des adoptions illégales d’enfants ukrainiens. Ces exactions, filtrations et transferts forcés se produisent dans un contexte où le pouvoir russe nie l’existence de de l’Ukraine en tant que Nation et tente de mettre en œuvre sa destruction.

A Kherson, les bébés qui naissent se voient automatiquement attribuer, de façon imposée, la citoyenneté russe. A Marioupol, les enfants devront suivre une soi-disant « mise à niveau » cet été pour s'adapter au programme russe, et ont l'interdiction de parler ukrainien, même à la récréation ; dans les territoires occupés, les livres non compatibles avec la propagande russe sont confisqués. Dans le même temps, en Russie, les professeurs du secondaire ont obligation de rendre compte du fait qu'ils ont diffusé un cours d'histoire de l'Ukraine, qui déshumanise et présente le peuple ukrainien comme « nazi ».
Certaines pratiques à l'œuvre en Ukraine rappellent celles mises en œuvre lors des deux guerres de Tchétchénie menées par la Russie : bombardements massifs, opérations dites de « nettoyage », usage systématique de la torture dans les camps de filtration, exécutions extra-judiciaires. Elles ont été documentées de façon très précise dans de nombreux rapports d'organisations de défense des droits humains (Human Rights Watch, Amnesty International, FIDH, Mémorial). Dans la Tchétchénie de Kadyrov, qui fait partie de la Fédération de Russie, ces pratiques de torture se sont pérennisées au service d'un régime quasi-totalitaire. On assiste en Ukraine à la transposition d'un système bien rodé.

En Crimée, le Haut-commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies et des ONG comme SOS Crimée ou Human Rights Watch n’ont cessé de documenter des cas de violations sévères des droits humains depuis 2014 : absence d’impartialité de la justice et de possibilité d’un procès équitable, restrictions dans l’exercice des libertés fondamentales, y compris actions mises en œuvre pour faire taire toute critique, absence de poursuites des crimes commis, pratique de la torture notamment par électrocution et violences sexuelles comme formes de punition ou pour obtenir des « confessions » notamment de prisonniers politiques, arrestations arbitraires, disparitions forcées, restrictions à la liberté d’association, d’expression, de religion et de mouvement, enrôlements sous contrainte, confiscations de biens, transferts forcés de personnes vers la Russie.

Dans les « Républiques populaires » auto-proclamées de Donetsk et Lougansk, les violences, et notamment les violences sexuelles, sont endémiques. Des prisonniers sont détenus dans des lieux secrets et torturés, comme le journaliste ukrainien Stanislas Assayev l’a raconté dans son livre Donbass, un journaliste en camp raconte (Ed. Atlande, 2021), sur sa captivité dans la prison illégale Izolatsia à Donetsk. Il la compare à un camp de concentration dont l’existence témoigne, selon lui, de l’établissement d’un système totalitaire classique dans les territoires séparatistes. Les pratiques documentées dans ces geôles attestent d’une filiation directe avec celles éprouvées en Tchétchénie. En juin 2022, trois peines de mort ont été prononcées contre des prisonniers de guerre étrangers.

Le trompe-l’œil des concessions territoriales au nom de la paix

Des concessions territoriales seraient-elles véritablement de nature à offrir une issue au conflit ?

Par le biais de mensonges et de manipulations des faits, le pouvoir russe justifie l’agression de l’Ukraine en invoquant des arguments territoriaux, ethniques, linguistiques, historiques. La réalité est qu’il poursuit une politique d’agression dont il n’a pas fixé les limites, tandis que ni les discours ni les faits ne permettent de penser qu’il en fixera.

Avoir laissé la Russie annexer la Crimée et amputer des états souverains (Ukraine, Géorgie, Moldavie) de territoires comme le Donbass, l’Ossétie du Sud ou la Transnistrie n’a en rien mis fin à sa politique agressive dans son voisinage. Au contraire, dans la vision du Kremlin, l’inaction de la communauté internationale vis-à-vis de chaque conquête territoriale est endossée comme un succès transitoire, un encouragement à préparer de nouvelles prédations.

Dans ce contexte, toute concession territoriale offrirait à la Russie un tremplin pour la poursuite de la conquête de l’Ukraine. La Crimée a servi de base pour occuper Kherson et prendre Marioupol, et les « Républiques » auto-proclamées sont un avant-poste pour la prise du reste du Donbass.

Appel

Il est évident que seuls les Ukrainiens ont la légitimité pour décider de l’avenir de leur pays. Mais l’Union européenne et ses dirigeants seront inévitablement impliqués dans la définition des conditions de la paix, ne serait-ce que sur les questions des sanctions et des garanties de sécurité.

Nous appelons donc nos dirigeants européens à toujours mesurer les conséquences humaines et sécuritaires de l’occupation russe dans les propositions qu’ils formulent et les décisions qu’ils prennent.

A l’issue de la visite de Messieurs Macron, Draghi, Scholz et Iohannis à Kyiv, des promesses ont été formulées, un cap clair exprimé. Ils doivent être tenus.

L’aveuglement et l’ambivalence des deux dernières décennies n’ont pas servi la paix. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.

Liste des signataires :

Nicolas Auzanneau, traducteur;

Christophe D'Aloisio, enseignant et militant des droits humains;

Bernard De Backer, sociologue et auteur;

Caroline Giraud, Spécialiste Engagement Communautaire et Redevabilité;

Ulrich Huygevelde, coordinateur du centre Geopolis et d'Euradio Bruxelles;

Anita Khachaturova, doctorante en science politique, Cevipol, ULB

Natacha Kazatchkine, juriste;

Rūta Liepiņa, traductrice;

Coline Maestracci, doctorante à l'ULB;

Aude Merlin, chargée de cours à l'ULB;

Alain Mihály, traducteur;

Lise Meunier, médecin;

Lydia Obolensky, enseignante;

Estelle Siben, juriste;

Nadine Vermelen, chargée de projets Géopolis