Pour affronter les enjeux climatiques, la technologie ne suffira pas

Un changement radical de notre façon d’habiter le monde s’opérera dans les prochaines décennies. À nous de le choisir ou de le subir.

Contribution externe
Pour affronter les enjeux climatiques, la technologie ne suffira pas
©FLEMAL JEAN-LUC

Une carte blanche de Samuel Mattern, bioingénieur et père de famille (1).

La vague de chaleur que l’Europe a subi les derniers jours ramène une fois de plus la question du climat à l’avant-plan. Les scientifiques prédisent que l’atmosphère continuera à se réchauffer considérablement dans les prochaines décennies, au point d’atteindre, d’ici la fin du siècle, une augmentation estimée entre 2 et 5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Cela nous impacte déjà aujourd’hui : inondations, dômes de chaleur, feux de forêts, sécheresses, événements météorologiques extrêmes en sont quelques exemples désormais bien connus. Mais ce sont surtout nos enfants et petits-enfants qui en subiront les plus fortes conséquences.

En regard des quelques dixièmes de degré de variation de la température moyenne connus depuis 10 000 ans, une hausse de plusieurs degrés en deux siècles constitue un changement d’une brutalité inouïe. Le Giec nous prédit qu’une partie de la planète deviendra tout simplement inhabitable au cours des prochaines décennies, provoquant migrations de masse, pénuries et instabilités géopolitiques. Le monde que nous léguons à nos enfants sera très éloigné de ce que l’imaginaire collectif nous a fait miroiter pendant deux ou trois générations.

Six limites planétaires déjà dépassées

Le climat n’est pas le seul système naturel dégradé par une partie de l’humanité et ses modes de vie. Les fragiles équilibres de ce système complexe que constitue notre planète en permettent l’habitabilité par l’humanité. Or, parmi les neuf « limites planétaires » définissant un espace de développement sûr pour l’humanité, six sont déjà dépassées, notamment le changement climatique, l’érosion de la biodiversité ou l’utilisation d’eau douce. Ces dérèglements doivent être vus non pas comme la source des problèmes environnementaux, mais comme des symptômes de notre façon inadéquate d’habiter la planète. Pensons, par exemple, aux espaces naturels inspirants par leur beauté et gorgés de vie qui se voient détruits et artificialisés : agriculture et sylviculture intensives, routes, parkings, centres commerciaux, etc. La dégradation des habitats naturels impacte tout autant l'habitabilité de la terre et a comme conséquence dramatique la destruction massive de la biodiversité, prérequis indispensable à l’équilibre de la vie sur terre.

Pour illustrer cela, prenons les calculs très parlants du Global Footprint Network, qui compare la biocapacité de la planète à l’empreinte écologique de l’humanité. Le constat est sans équivoque : si toute l’humanité devait vivre comme un « Belge moyen », il faudrait au moins quatre planètes pour subvenir à nos besoins.

Comme l’explique Arthur Keller, notre civilisation peut être vue, de façon macroscopique, comme une « méga-machine » qui convertit le monde naturel en déchets. Nous prélevons des ressources que nous transformons, avec de l’énergie (qu’elle soit verte ou pas), en biens et services que nous utilisons. En aval, nous rejetons déchets et pollutions diverses dans le monde naturel (le fameux « CO2 » n’étant qu’un exemple parmi tant d’autres). On circularise et on recycle marginalement, permettant seulement de ralentir légèrement certaines sous-parties de ce grand flux. Or depuis quelques décennies, la pression que nous faisons subir à la planète est largement supérieure à ce qu’elle peut encaisser. Le système-Terre finira dès lors inévitablement par s’autoréguler en ramenant l’empreinte humaine sous les limites planétaires.

La technologie ne suffira pas

Tous les indicateurs vont donc dans le même sens : si collectivement nous persévérons dans cette voie, si nous ne ralentissons pas, si nous ne réduisons pas considérablement et rapidement la pression sur les systèmes naturels, l’issue est prévisible et ne laisse aucune place au doute : l’humanité court droit à sa perte.

Un changement radical, systémique et structurel de notre façon d’habiter notre maison commune s’opérera dans les prochaines décennies ; on peut le choisir, ou le subir.

L’innovation, vue comme l’amélioration ou la création de nouveaux produits et procédés, permettra certes d’apporter des solutions ponctuelles. Mais il est illusoire de croire que le développement de nouvelles technologies parviendra à résoudre les problèmes liés à notre façon d’habiter la planète. Croire qu’il suffira de remplacer quelques briques du système (par exemple des voitures thermiques par des voitures électriques) relève du déni et de l’incapacité à comprendre les enjeux de manière globale. La technologie peut certes nous aider à mettre en œuvre la transition, mais elle ne suffira pas à nous sauver.

En réalité, c'est un changement de paradigme qu'il faut opérer : « il ne suffit pas de concilier, en un juste milieu, la protection de la nature et le profit financier, ou la préservation de l’environnement et le progrès. Sur ces questions, les justes milieux retardent seulement un peu l’effondrement. Il s’agit simplement de redéfinir le progrès », ainsi que l’exprime le Pape François dans son encyclique sur l’écologie.

Passé les barrières des croyances et espoirs naïfs liés à la méconnaissance de la situation ou au déni, cette prise de conscience peut alors être douloureuse : quel monde léguons-nous à nos enfants ? Ce que je mets en place pour mes vieux jours est-il encore adéquat ? Comment ne pas sombrer dans le fatalisme, le désespoir, l’éco-anxiété ? Comment faire « ma part » intelligemment, pour ne pas que mon action se limite à un inutile brassage de vent ? Comment puis-je continuer à espérer ?

La mise en action est indispensable. Nous connaissons tous les 36 petits gestes à faire au quotidien pour la planète. Mais pour être à la hauteur des enjeux, c’est une véritable révolution collective qui est nécessaire. Pour y arriver, Aurélien Barrau nous invite avant tout à ré-enchanter le monde, à redécouvrir, à l’image d’un poète, la beauté et la valeur intrinsèque de la nature. Commençons par changer notre regard, à nous émerveiller et nous laisser bouleverser intérieurement par l’immensité d’un ciel étoilé, le silence ressourçant d’une forêt, la complexité inouïe du vivant ou la mélodie du chant de l’oiseau.

Plutôt que technique, cette révolution sera avant tout culturelle, spirituelle, éthique. Elle sera celle de notre rapport au temps, à notre intériorité, aux autres humains, aux autres vivants. Un mode de vie plus sobre, et donc plus en adéquation avec les limites physiques du monde naturel, n’est désormais plus une option, mais un changement nécessaire qui s’imposera à nous quoi qu’il en soit. Plus tôt il s'opérera et moins lourde sera la chute. Ce changement est-il forcément un mal ou au contraire une opportunité à accueillir ?

« Là où croit le péril, croît aussi ce qui sauve » : la célèbre citation du poète Hölderlin pourra-t-elle s’appliquer au contexte actuel ? « La sobriété qui est vécue avec liberté et de manière consciente, nous dit le pape François, est libératrice. [...] Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie ».

En d’autres termes, le changement et la sobriété auxquels nous sommes conviés ne sont pas synonymes d’une vie amoindrie : c’est peut-être au contraire une manière de vivre intensément, de nous accomplir pleinement en tant qu’êtres humains.

>>> (1) Ce texte est le premier d'une série de trois textes dédiés à la transition. Le deuxième est intitulé "La crise climatique sera-t-elle l'occasion d'une renaissance spirituelle ?". Le troisième: "Climat, écologie et société : voici trois voies d'action pour entrer en transition".

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