Mon conjoint ou ma conjointe m'appartient-il ?

La tendance est à privilégier la mise à disposition d’un bien plutôt que sa propriété. Et mon homme? Ma femme?

Contribution externe
Mon conjoint ou ma conjointe m'appartient-il ?
©Pixabay

Il n’est pas si lointain le temps où beaucoup d’entre nous se réjouissaient de posséder une belle collection de disques et de CD mise en évidence à côté de la pile des cassettes VHS et des DVD dédiés aux films préférés des habitants de la maison. Cette configuration tend à devenir désuète. Dorénavant, notre playlist musicale est sur Spotify ou dans notre cloud et nous pouvons visionner un nombre considérable de films ou de séries sur Netflix ou sur les chaînes que nous propose notre fournisseur d’accès. Cette évolution rencontre bien entendu des oppositions et la plus tenace concerne la difficulté d’accepter de n’être plus physiquement détenteur de son matériel audiovisuel. On peut comprendre ces réticences, mais il faut reconnaître que notre société contemporaine tend à privilégier la mise à disposition d’un bien plutôt que sa possession pleine et définitive. Il en est ainsi des trottinettes et vélos qui traînent en semi-liberté dans nos villes, des voitures partagées ainsi que des résidences secondaires en time-sharing. Du côté de l’immobilier, la tendance est à la construction d’habitats groupés dans lesquels une partie des commodités, voire des pièces communes, sont partagées par les habitants. Ce phénomène touche progressivement les seniors et les colocations urbaines ne sont plus réservées aux étudiants, elles s’étendent aux adultes souvent déjà bien impliqués dans le monde du travail.

Cette évolution s’inscrit-elle dans un contexte économico-écologique dans lequel il est impératif de sauver la fin du mois et de reculer la fin du monde ? Ou s’agit-il d’un mouvement de fond qui annonce de la part de nos contemporains un détachement progressif par rapport à la primauté de la propriété au profit du bénéfice de l’usage ? Il s’agirait d’apprendre à jouir sans posséder ! Une hypothèse n’exclut pas l’autre, mais la deuxième me paraît la plus stimulante. Nous évoquions les objets, les meubles et les immeubles, mais qu’en est-il des personnes ? Acceptons-nous aujourd’hui plus facilement qu’hier ce qui ne devrait être qu’une évidence : nul jamais n’est propriétaire d’un autre être humain ? Propriétaire d’un autre ? Nous pensons bien entendu à l’esclavage, au trafic d’êtres humains, à l’exploitation forcée du labeur des femmes et des hommes que le système capitaliste ultralibéral est capable de mettre en place et nous nous sentons plutôt à l’aise, n’est-ce pas ? Rien de tout cela n’existe dans notre beau royaume. Il conviendrait peut-être d’y regarder de plus près et même de très près en appliquant la question à nos proches. Si mon ami ou mon amie ne m’appartient en aucune façon, je deviens responsable de la gestion de l’éventuelle jalousie qu’il m’arrive de ressentir lorsqu’il ou elle semble préférer la compagnie d’autres personnes. Par ailleurs, pouvons-nous mesurer les conséquences d’une éducation parentale dans laquelle nous lutterions contre notre désir de possession et d’emprise sur nos enfants ? Nos enfants ne sont pas nos enfants, comme le scande Khalil Gibran. Leur avoir donné la vie nous donne une infinie responsabilité et un éternel devoir de bienveillance, mais aucun droit ! Imagine-t-on les conséquences qu’une telle position de principe, si elle était prise au sérieux, pourrait avoir dans les familles recomposées et dans les conflits entre parents séparés ou divorcés ?

Et mon homme ? Ma femme ? Dans notre conception contemporaine occidentale, confirmée par l’évolution du droit civil, mon conjoint ne m’appartient nullement. Je n’ai d’autre droit que d’apprendre à l’aimer tel qu’il est et tel qu’il devient, ainsi que de m’efforcer chaque jour de le séduire afin d’espérer que, librement, il me choisisse encore et encore. Voudrais-je lui appartenir ? Peine perdue, il ne cesse de me rendre à moi-même. Dans le cadre de ce refus du droit de possession entre époux ou partenaires, la question de la gestion de la sexualité et de la jalousie est de plus en plus clairement posée par les jeunes couples, plus authentiques souvent que leurs parents. Ils sont nombreux à dissocier explicitement la promesse d’une bienveillance d’amour d’un serment d’exclusivité sexuelle qu’ils savent quasiment intenable jusqu’à la fin de leur vie commune. Solution de facilité ou refus du droit de propriété au bénéfice d’un engagement libre et sans cesse renouvelé dans lequel les sentiments de jalousie et les désirs de possession ne sont pas niés, mais reconnus et travaillés en commun ? La vie conjugale n’est plus une voie toute tracée par les conventions, mais un parcours à découvrir et à réinventer continûment. Sans mode d’emploi ? Un défi, bien évidemment.