IVG : personne ne peut décider à notre place

Je n’accepte pas la décision de la Cour suprême des États-Unis et je regrette profondément qu’au Vatican l’Académie pontificale lui ait clamé son soutien.

Contribution externe
IVG : personne ne peut décider à notre place
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Un texte de Yannick Dupagne, enseignant à la retraite

Les commentaires circulent largement au sujet de la décision de la Cour suprême des États-Unis d’Amérique : "désormais, l’avortement n’y est plus un droit des femmes. Il ne sera plus autorisé que dans les États qui l’admettent". De manière presque unanime, cette décision a été dénoncée. Je n’ai entendu que deux approbations : une interne émanant de Donald Trump, et une… du Vatican.

En tant que chrétien, je me suis senti très mal, et me suis demandé pourquoi.

Dans notre couple, nous n’oublierons jamais qu’il y a déjà 35 ans la maternité provinciale à laquelle nous étions inscrits nous avait convoqués. Mon épouse attendait notre 4e enfant, mais le laboratoire médical avait décelé chez le futur bébé un handicap profond, dû à une trisomie rare. La malformation génétique condamnait l’enfant à une vie grabataire.

Plein d’humanité et d’une pensée libre, le médecin nous a présenté différentes solutions qu’on peut résumer à deux options : laisser faire la nature et accepter de revoir la stratégie de vie familiale, ou avorter et consacrer notre temps à nos trois enfants déjà présents et aux futurs qui pourront toujours venir. En Belgique, l’avortement n’était pas légalisé, mais l’équipe médicale pouvait affronter la critique. Sans jamais nous influencer, le médecin nous a renvoyés à notre décision, nous demandant de nous prononcer avant une certaine date.

Nous avons passé des soirées épouvantables à peser le pour et le contre de chaque option. Avorter ou pas ? Répondre à cette question quand on n’a pas de problème est très facile. J’y avais déjà parfaitement répondu à mon examen de religion quand j’étais élève en 5e année secondaire. Avorter ? Non, bien sûr ! Interdir l’avortement est assez simple pour ceux qui ne sont pas confrontés dans leur chair à ce drame. En tout cas, nous, malgré la réussite de l’examen de religion, nous n’avions pas senti que la parole de Dieu forçait le choix. Au contraire, nous pensions être assez libres.

Par chance, nous avions financièrement les moyens de choisir l’une ou l’autre option. Ce n’est pas le cas de tous. Il fallait décider, mais plus on y réfléchissait, plus c’était flou. C’est finalement le flou qui a emporté la décision, et notre incapacité à répondre à la terrible question : qu’est-ce qui fait qu’une vie vaut la peine d’être vécue ? Nous avons donc tranché en proclamant notre incompétence. La conséquence fut dure : mon épouse a vécu une grossesse difficile, nous avons dû repenser la maison, aménager une chambre spécifique… et nous préparer psychologiquement à accueillir un enfant grabataire qui demandera beaucoup de temps et d’énergie.

La suite fut brève car notre petit Gabriel n’a que peu survécu au choc de l’accouchement. Trop atteint dans son corps, il a vécu à peine deux heures.

L’histoire est vieille, mais c’était comme hier. A-t-on bien fait ? Je n’en sais rien. Nous avons souffert. Je ne souhaite à personne de vivre des moments pareils. Pour l’avoir vécu non dans la tête mais dans la chair, jamais, au grand jamais, je ne condamnerai ceux qui choisiraient l’autre option, celle d’avorter. A-t-on bien fait ? Était-ce utile ? Je n’en sais rien, mais je sais aujourd’hui que là n’est pas la question.

Des situations semblables, il y en a. Des situations différentes, il y en a davantage. Des raisons d’avorter, il y en a des centaines. Des situations économiques, sociales, humaines, il y en a des milliers ! La femme qui vit un drame traverse une terrible épreuve. Une épreuve, cela ne demande-t-il pas d’être accompagné, davantage que d’être jugé ? Dieu nous a-t-il institués juges de l’action des autres ? Pire : sommes-nous les décideurs du choix des autres ? Dans l’ignorance de l’insondable des cœurs et des corps des gens meurtris ? Est-ce une mission de chrétien ? Ma foi et ma religion peuvent m’imposer des choix. J’ai encore la liberté de m’y soumettre ou non. Mais ma foi ou ma religion ne peuvent pas imposer mes choix aux autres.

Si j’apprécie que des personnes m’accompagnent, je n’ai jamais trouvé opportun qu’on décide à ma place. Ce qui aide, ce n’est pas une loi, mais l’accompagnement par des personnes d’écoute. La porte d’entrée de l’action chrétienne est-elle dans le légiférer ou dans l’accompagner ? Et là, en termes d’accompagnement : la moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux.

Qu’un chrétien tire une sonnette d’alarme dans certaines situations est important, mais il y a bien des domaines où il faut abandonner la tentation du pouvoir. Des domaines où l’on n’impose pas une opinion, une option, un choix de vie. Je n’accepte pas la décision de la Cour suprême des États-Unis et je regrette profondément qu’au Vatican l’Académie pontificale lui ait clamé son soutien.