Mais qui est cet homme nu qui s'avance dans l'eau tiède?

Adam se dérouille, déambule, s’avance dans la mer tiède, prend un bain de quelques brasses stylées. Sort de l’eau. Se recouche. Nouvelle sieste. Qui peut dire qui il est ?

Mais qui est cet homme nu qui s'avance dans l'eau tiède?
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Une chronique de Francis Van de Woestyne, journaliste

À droite, sur la plage, face à une mer azur, un corps gît, comme s’il s’était échoué, rejeté par les flots. Immobile. Mais la respiration lente révèle un sommeil profond. C’est l’heure de la sieste. Les cheveux sont longs, prolongés par des dreadlocks. La mer vient caresser ses pieds. La tête est posée sur un sac qui semble avoir connu autant d’aventures que son propriétaire. Pour ne pas le déranger, notre petit groupe s’est installé à quelques mètres de lui.

Le corps, de dos, est bronzé de la tête aux pieds. Il n’y a pas cette vilaine ligne qui, d’ordinaire, établit la limite entre le brun et le blanc. Pour le dire simplement, les fesses sont aussi bronzées que le reste du corps. Trop bronzé. Il est difficile de donner un âge à cette carcasse. Car la peau est lisse. Le corps s’étire doucement, roule sur lui-même. Les cheveux, abondants, masquent toujours le visage.

Rescapés des sixties

Sa main plonge dans la besace et en extrait un fruit. Une pomme. Il enclenche un appareil qui diffuse le magnifique "One of These Days" (Pink Floyd, 1971). Doucement, Adam - appelons-le ainsi - se relève, balaye l’horizon du regard, ignore les familles qui l’entourent et qui sont venues envahir son éden.

Adam se dérouille, déambule, cent mètres à gauche, autant à droite. Il s’avance dans la mer tiède, prend un bain de quelques brasses stylées. Sort de l’eau. Se recouche sur le vieux drap qui lui sert de serviette. Et se rendort. Nouvelle sieste.

J’ai oublié de préciser que la plage n’est pas réservée aux nudistes - nous n’y serions pas venus… - même si un peu plus loin un couple d’hommes se tartine mutuellement de crème solaire.

Nous sommes à Formentera, petite île paradisiaque au sud-est d’Ibiza. Le succès de l’île tient à l’exceptionnelle préservation de sa nature, à son authenticité, à la soufflante beauté de ses paysages, à ses romantiques couchers de soleil. Il est devenu quasiment impossible de construire, voire même d’agrandir, une maison. Les rares biens se négocient en millions. Ici, le plus, c’est le moins. Les marins adorent y arrêter leur bateau, du petit voilier au yacht le plus luxueux. Les familles s’y sentent bien tout autant que les rescapés des sixties.

La cohabitation entre les nus et vêtus est harmonieuse. Il n’y a ni exhibitionnistes ni voyeurs. Juste des hommes et des femmes qui choisissent leur manière de vivre au soleil. Les jeunes générations ont cependant tendance à "s’habiller" pour aller à la plage. Les partisans de la sobriété vestimentaire sont en général plus âgés, peut-être des hippies - ou leurs enfants - des années 60-70 qui n’ont jamais pu quitter cet endroit paradisiaque, préférant l’oisiveté à ce que certains appellent encore la malédiction du travail. Alors qu’il est souvent source d’épanouissement. C’est un autre débat.

Revenons à notre plage. À gauche, il y a un autre groupe de touristes, nettement mieux équipés. Les parasols ont été dressés par des stewards vêtus de polos blancs floqués du sigle du yacht sur lequel ils travaillent. Le bâtiment - il n’y a pas d’autre mot - mouille au large. Les fauteuils sont couverts de serviettes spongieuses, des petites tables sont garnies. Les enfants se jettent à l’eau, sur leur planche ou utilisent un petit moteur d’eau. De temps à autre, l’annexe du navire fait un aller-retour pour ramener des amis, une bouteille fraîche, un nouveau jeu de plage.

Quelques milliards doivent séparer les comptes en banque de l’homme endormi sur la plage et de l’oligarque ouzbek - de nationalité belge - qui possède ce yacht de 73 mètres : 22 hommes d’équipage sont nécessaires à son fonctionnement. Il faut compter 10 millions de frais d’entretien annuels. Ce navire fait pourtant pâle figure à côté de celui qui vogue un peu plus au large, sur le pont duquel un hélicoptère vient de se poser.

Nu ou en smoking ?

Telle est la vie, tel est le monde. Tels sont les êtres humains. Entre ces deux extrêmes, il y a des millions de gens différents, de conditions différentes, au style de vie différent. Tout homme est toujours le pauvre ou le riche de l’un de ses semblables. Mais, tous et toutes, nous habitons cette terre. Qu’est-ce qui nous destine à traîner sur une plage ou à commander un yacht dont le prix dépasse le budget annuel de l’enseignement francophone ? Pourquoi les uns naissent-ils dans un pays de cocagne, pourquoi certains parviennent-ils, en une vie, à devenir immensément riches, pourquoi d’autres survivent-ils terrés dans des abris bombardés par une armée dirigée par un tyran qui rêve de reconstituer un empire ?

Que faire pour que le monde soit moins cruel, pour que la paix revienne, pour que les hommes naissent vraiment libres et égaux en droit ? J’entends déjà les commentaires : c’est tellement naïf, vain, de se poser de telles questions. Tout comme celle-ci qui taraude certains croyants : "Pourquoi, Dieu, te reposes-tu ainsi sur les hommes ?" Mais est-ce la vie qui n’est pas digne du potentiel humain ou est-ce l’humain qui, parfois, n’est pas digne de la vie ?

Nous ne sommes pas responsables de ce dont la nature nous a dotés ou privés. Mais nous sommes responsables de ce que nous faisons de notre vie, de l’amour que nous répandons, de l’écoute que nous accordons, du sourire que nous offrons, des bras que nous ouvrons, des baisers que nous déposons. Des rêves que nous faisons, des projets que nous menons. Même si parfois plusieurs échecs sont nécessaires pour les concrétiser.

Qui sait si l’homme, nu sur cette plage, ne donne pas autant, sinon plus, à ses semblables que l’armateur juché sur son dragon des mers… Oui, qui sait ?

Dans une lettre adressé à son fils Aldous Huxley (1894-1963), immense écrivain, sa mère, Julia (1), lui avait écrit, en guise de testament : "Judge not too much. And love more."

Et si c’était cela, la leçon d’une vie ?

>>> (1) Lire à ce sujet le splendide livre de Pascal Chabot "Six jours dans la vie d’Aldous Huxley" (PUF 2022, 51 pp).