Tissons des amitiés avec de grands auteurs

Dans son dernier livre, Six jours dans la vie d'Aldous Huxley, le philosophe Pascal Chabot nous entraîne dans la vie de l’écrivain Aldous Huxley. Il y révèle le fruit des amitiés.

Tissons des amitiés avec de grands auteurs
©Serge Dehaes

"Aldous Huxley était aussi grand que fin. Il mesurait près d’un mètre quatre-vingt-quinze et dégageait une impression de calme. Timide, il restait d’abord taiseux, écoutant et scrutant les visages, puis s’animait et parlait longuement avec assurance […]. Toujours élégamment vêtu avec des flanelles, des velours, des cravates dont il conservera l’habitude même dans le désert californien, il détonnait aussi par son regard indéchiffrable. Car nul ne savait ce qu’il voyait.”

Philosophe belge, Pascal Chabot, quant à lui, pose un regard affectueux et plein d'amitié sur l'écrivain britannique qu'il nous invite à suivre dans le cours de six journées de sa vie. On traverse donc l'hiver anglais, à Eton en 1911, on traverse l'Atlantique sur le pont du paquebot Normandie, on goûte au silence du désert des Mojaves, en Californie, on pique-nique dans le lit asséché d'une rivière en compagnie de Greta Garbo, Charlie Chaplin, l'astonome Hubble auprès desquels Huxley aimait passer quelques après-midi.

Avec Le Meilleur des mondes, son chef d'oeuvre publié en 1932, Aldous Huxley nous a offert une audacieuse "peinture d'un bonheur universel où des humains de bonne humeur, réconciliés avec la mort, débarrassés du sens du péché, jouissent sans entraves en profitant des fruits d'une logistique technique poussée et ludique", résume Pascal Chabot. Huxley, qui a mis dans ce roman "toute sa science et toutes ses peurs" parvient à "montrer le contentement facile et béat de ces personnes heureuses d'ignorer leur propre servitude, en en peignant les coulisses que sont la propagande, l'eugénisme, le contrôles des consciences, la toute puissance de l'État." Tant et si bien que si le monde de George Orwell dans 1984 est "sinitre et terrifiant" ; celui d'Huxley est "industriellement aphrodisiaque". "Le premier convient aux dictatures paranoïaques ; le second, beaucoup plus subtil, scintille partout où l'on croit que les LED publicitaires des mégapoles peuvent tenir lieu de culture, et où les contre-vérités masquent jusqu'à l'idée de liberté."

Être intelligent n’est pas une fin en soi

Conscient de son talent mais hanté par une question – “À quoi cela sert-il d’être intelligent ?” – Aldous Huxley ne souhaitait pas que sa sombre prophétie du Meilleur des mondes soit sa seule vérité ni son dernier mot. En 1937, alors qu’il prend le chemin de l’Amérique et que l’Europe glisse dans le noir, il cherche à en finir avec son cynisme et son pessimisme en souhaitant mettre son intelligence au profit de la liberté et de la paix. “Si être intelligent peut servir, c’est bien à cela : trouver des pistes pour réinventer le progrès. Ne pas laisser le progrès utile et matériel triompher seul, mais l’inscrire dans un progrès plus général, plus subtil, un progrès humain.”

En cinquante pages tissées d’anecdotes, Pascal Chabot nous guide dans le sillage d’Aldous Huxley même si parfois, reconnaît-il, il ne parvient plus à lui emboîter le pas, tant l’auteur est aussi génial que complexe, traversé de failles et de paradoxes. Qu’importe : ce petit ouvrage est idéal pour (re) plonger dans les écrits du romancier britannique.

Celui qui nous agite

Une autre dimension se glisse également dans le livre de Pascal Chabot. Au fil des ans, Aldous Huxley a noué une grande amitié avec “son exact opposé” : l’écrivain britannique D.H. Lawrence. Les deux hommes ne sont pas les mêmes, mais leur affinité enjambe leurs différences. Tel est le mystère de l’amitié, constate Pascal Chabot : elle “n’est pas un exercice d’admiration, ni un aveu d’adhésion”. L’ami n’est jamais une idole : au contraire, il élargit nos horizons.

“L’ami, l’auteur qu’on aime lire, c’est celui à travers les yeux duquel on accepte de voir le monde. C’est celui dont le regard nous convient, dont les remarques nous intéressent, dont les problèmes nous concernent, dont les mots nous parlent. C’est celui qui nous ‘agite’, selon le mot de Lévi-Strauss.”

Tissons des amitiés littéraires, artistiques et intellectuelles. Et soyons-y fidèles, encourage implicitement Pascal Chabot. Patiemment, creusons les œuvres qui nous sont données et enjambons les incompréhensions pour découvrir où nous mènent leurs sillons.

Dans son texte sur D.H. Lawrence, Huxley disait que nous habitons tous dans un petit îlot de clarté, une étroite bulle de lumière et de compréhension où chacun s’organise commodément une existence protégée des ténèbres environnantes. Providentiellement, nous parvenons parfois “à accoler notre bulle à une bulle plus vaste, plus lumineuse”. C’est alors, par le génie, la culture, l’art, les mots ou la poésie d’un autre que s’ouvre à nos côtés “un nouvel espace à visiter”, un “vaste réservoir d’oxygène” au sein duquel puiser.