Deux missiles russes frappent le centre de Vinnitsya : mon cousin Cosmo témoigne

23 morts, dont 4 enfants, plus de 150 blessés. Vinnitsya, dans le centre de l’Ukraine à 600 km du front est une nouvelle ville martyre. Une innocente cible d’un acte gratuit,cruel, inutile, sauf à terroriser les populations civiles ! Maria et Cosmo y étaient.

Contribution externe
Deux missiles russes frappent le centre de Vinnitsya : mon cousin Cosmo témoigne
©AP

Par Daniel Salvatore Schiffer, philosophe et auteur (1)

14 juillet 2022 : un jour terrible, abominable, pour l’Ukraine, pays déjà affreusement meurtri depuis que la Russie l’a agressée militairement, il y a maintenant presque cinq mois, en cette fatidique date du 24 février de cette même année. Car en ce 14 juillet, à 10h30 (heure ukrainienne) très exactement (9h30 au sein de l’Union Européenne), c’est une tragédie sans nom, un massacre bien plus ample encore que les précédents dans ce malheureux pays, qui a eu lieu à Vinnitsya, ville, située dan le centre de l’Ukraine, pourtant éloignée de plusieurs centaines de kilomètres, entre 500 et 600, des lignes de front dans le Donbass. Bilan à ce jour – et qui ne pourra, hélas, que s’aggraver encore ! – de cet énième massacre : 23 morts, dont 4 enfants, 150 blessés, dont 45 en extrême urgence, et des dizaines de disparus, enfouis sous les décombres !

Pour la résistance ukrainienne

Certes me suis-je engagé très tôt, notamment à travers la publication de plusieurs tribunes dans le meilleur de la presse internationale francophone (France, Belgique, Luxembourg, Suisse), en faveur de l’héroïque résistance ukrainienne contre l’agression russe, injustifiable à tous points de vue. Mais, cette fois-ci, ce n’est plus seulement l’intellectuel engagé que je suis, ardent défenseur des droits de l’homme et de la femme, de la liberté et de la démocratie, qui s’exprime, à travers ces lignes, ici, mais bien une personne ayant à présent partie prenante sur le plan humain, fût-ce indirectement, dans cet horrible conflit

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Le précieux témoignage humain d’un proche

Car à Vinnitsya précisément, dans sa jolie et campagnarde périphérie immédiate, habite depuis quelques années déjà, ayant épousé une ressortissante ukrainienne, Maria Kudirco, un de mes cousins les plus proches, Cosmo Salvatore (citoyen italien). Il est, pour moi, comme un frère, avec lequel, en outre, je suis en contact quasi permanent. Et, de fait : il m’a aussitôt appelé par téléphone, une heure ou deux à peine après cette tragédie, pour me donner de ses nouvelles, plutôt rassurantes en ce qui le concerne, et, en même temps, quelques précieux éléments, tant sur le plan logistique que technique. Au moment de cet effroyable bombardement, mon cousin et sa femme se trouvaient, en effet, à 500 mètres seulement, faisant tranquillement leurs courses sur un marché de fruits et légumes, du lieu de l’impact, par ailleurs distant d’un kilomètre, environ, de la gare centrale de cette ville.

Ainsi m’a-t-il donc raconté : six missiles de croisière, de catégorie "calibre" et pesant chacun 1770 kilos, ont été tirés depuis un bateau de la marine russe croisant au large de la Mer Noire. Quatre d’entre eux ont été interceptés, complètement détruits, par les batteries antiaériennes ukrainiennes, évitant un carnage qui aurait sans doute pulvérisé une grande partie de Vinnitsya, tandis que deux d’entre eux se sont abattus, effectivement, au cœur de la ville, sur une place habituellement bondée de monde, où se trouvent, outre plusieurs arrêts de transports en commun ainsi qu’un vaste parking de voitures, un théâtre en activité (où il y eut un spectacle la veille même), un petit centre commercial, une série d’habitations où ne vivent que des civils et un imposant immeuble de béton, haut et large, n’abritant que des bureaux ainsi qu’un modeste cabinet médical, spécialisé en transfusions sanguines.

Bref : rien, absolument rien, d’un endroit stratégique sur le plan militaire et donc, comme tel, innocente cible d’un acte purement gratuit, aussi cruel qu’inutile, destiné seulement à terroriser manifestement, délibérément, les populations civiles !

L’enfer sur terre

Et mon cousin, Cosmo, de me raconter, la gorge nouée mais la voix claire et l’esprit lucide, comment son corps, au moment de l’effroyable explosion de ces deux missiles successifs, avait littéralement tremblé, de la tête aux pieds, face à une détonation assourdissante en même temps qu’une poussière aveuglante, où tout – verres, pierres, ferrailles – volait en éclats. Les gens, pris soudain d’une peur panique face à cet enfer sur terre, et ne sachant rien de sa réelle provenance ni de son hypothétique motivation, couraient dans tous les sens, tentant de s’échapper désespérément, criant, hurlant, pleurant, priant même en se signant parfois, pour se réfugier, si possible, en un quelconque abri de fortune.

Maria, sa femme, eut, elle, le temps, infime mais désormais à jamais gravé en sa mémoire, de voir filer dans le ciel, en un sifflement aussi sinistre que strident, le premier de ces deux missiles avant qu’il ne tombât sur le centre de cette nouvelle ville martyre qu’est devenue Vinnitsya, à l’instar, il y a quelques semaines seulement et parfois même quelques jours à peine, de Marioupol, Kharkiv, Irpin, Boutcha, Borodyanka, Sloviansk, Mykolaïv, Kherson ou Kramatorsk.

L’innocence massacrée par la barbarie

Le plus bouleversant, en ce récit (en un italien certes approximatif mais parfaitement compréhensible) de ma cousine (par alliance) Maria, fut cependant, pour moi, lorsqu’elle me raconta, consternée, triste et incrédule, en proie à un chagrin contenu où se mêlait néanmoins une colère sourde, combien son jeune mais surtout courageux fils, travaillant au service de la police nationale ukrainienne et donc malheureusement aguerri à ce genre de situation, fut pourtant lui-même sous le choc. Ayant immédiatement porté secours aux innocentes victimes de cet acte odieux, il découvrit horrifié, parmi les déchets et gravats, un enfant dont le corps ensanglanté, déchiqueté, gisait inerte, apparemment sans vie aux côtés de sa mère épouvantée, hagarde et en sanglots. Ses cris demeuraient silencieux, comme étouffés, au creux de sa poitrine, elle avait perdu, au milieu de cette hécatombe, une jambe. A jamais mutilée, tant dans sa chair que, bien plus encore, au plus profond de son âme.

Un tribunal pénal international pour juger ces crimes de guerre

Qu’ajouter encore à pareille, indicible et innommable souffrance? La compassion la plus sincère, en de telles et aussi pénibles circonstances, ne s’avère-t-elle pas dérisoire ?

C’est dire si, face à une telle barbarie, où même les mots manquent pour la définir ou caractériser, un tribunal pénal international, pour crimes de guerre, s’impose en effet aujourd’hui à La Haye, sur le modèle de celui que l’on vit naître jadis pour l’ex-Yougoslavie ou le Rwanda, afin de juger, au plus vite, les commanditaires, et autres responsables (politiques, militaires ou moraux qu’ils soient), de pareils meurtres, par-delà même ce dernier au cœur endeuillé de Vinnitsya, en série. C’est l’humanité elle-même qui, en effet, s’en trouverait ainsi grandie !

(1) notamment, de "Requiem pour l’Europe – Zagreb, Belgrade, Sarajevo" (Editions L’Âge d’Homme), "Le Testament du Kosovo – Journal de guerre" (Editions du Rocher), "La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique" (Presses Universitaires de France), "Lord Byron" (Gallimard – Folio Biographies), "Afghanistan – Chroniques de la Résistance" (Editions Samsa)