La ciguë de la démocratie

Dénigrement systématique, lynchage médiatique, fake news : tous les coups ne peuvent pas être permis en politique.

Contribution externe
La ciguë de la démocratie
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Une chronique d'Eric de Beukelaer - Le regard du prêtre

Socrate (470-399 av. J.-C.) est le père de la philosophie morale. Pour lui, une honnête discussion permet de s’approcher de la vérité par-delà les opinions contradictoires. Ceci offre de mieux vivre, car davantage en harmonie avec l’ordre des choses. À la même époque à Athènes, les sophistes étaient des rhéteurs qui prônaient un chemin bien différent : selon eux, c’est par la séduction de l’éloquence afin de convaincre les esprits, que les hommes sont gouvernés. Derrière ce sempiternel débat entre idéalisme et pragmatisme froid, se cache une conception fondamentalement différente du monde. Socrate postule que le réel est porteur de sens. Ce sens dicte des principes de comportement moraux. Les sophistes, eux, considèrent que le destin est aveugle et que la seule loi à observer, est celle que parvient à imposer le plus fort ou le plus rusé. Comme tant d’autres témoins de la vérité - dont le Christ - Socrate fut condamné à mort. Les magistrats d’Athènes le contraignirent à boire la ciguë. Les sophistes, eux, continuent à faire de nombreux émules, à l’heure des fakes news et des réseaux sociaux infestés de trolls.

Colorier la réalité

En tout politicien vit un peu de l’esprit sophiste, car la persuasion de l’opinion fait partie de son art. Chaque parti tente de convaincre les citoyens de son bon droit, quitte à "colorier" la réalité pour la rendre plus acceptable. Ceci est de bonne guerre, à condition de ne pas mépriser la vérité au point d’en créer une autre, qui corresponde aux faits "alternatifs" que d’aucuns souhaitent imposer. Quand la politique en est réduite à cela, le débat n’y est plus que jeu de dupes, plutôt que laborieuse recherche du bien commun. Les régimes autoritaires ont bien compris cette logique. C’est en manipulant la réalité pour la rendre compatible avec leur vision du monde, qu’ils conquièrent le pouvoir pour ne pas le rendre.

Le débat n'est pas un combat

Pour être authentique, le débat démocratique se doit de postuler avec Socrate, qu’une vérité existe, mais que personne n’en est le détenteur. Chacun est invité à la rechercher avec honnêteté. Les opinions diffèrent et tout citoyen est en droit de défendre la sienne, à condition d’écouter le contradicteur et de prendre au sérieux ses arguments avant de lui répondre. Seulement à cette condition, une société pluraliste peut-elle créer une cohésion qui transcende les oppositions politiques. En cela, je désapprouve ces penseurs de droite comme de gauche, qui présentent la joute politique sous les traits d’une guerre intellectuelle, qu’il s’agit de gagner pour conquérir "l’hégémonie culturelle". Tous les coups sont dès lors permis, afin de réduire au silence le contradicteur, considéré comme un "ennemi politique". D’où le recours aux fake news, au lynchage médiatique et au dénigrement systématique des opinions adverses. Ici, le sophiste prend le pas sur Socrate et le débat se mue en combat.

Clausewitz et Michel Foucault

Clausewitz (1780-1831) enseignait que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. Michel Foucault (1926-1984) renchérissait en affirmant que c’était la politique qui était la continuation de la guerre par d’autres moyens. Celui qui prend la démocratie au sérieux, doit défendre le contraire : dans un État de droit, la politique est l’art du maintien de la paix par-delà les opinions différentes et les intérêts opposés. Pour y parvenir, la majorité ne gouverne qu’en laissant les oppositions s’exprimer et être respectées. En d’autres termes, pas de démocratie sans un débat respectueux de l’opposant, faisant droit à ses arguments, plutôt que de chercher à les caricaturer. Pareil impératif ne concerne pas que les politiciens, mais s’impose à tout citoyen s’exprimant en public ou sur les réseaux sociaux. Une telle qualité de discussion n’est pas aisée à obtenir et surtout à durablement maintenir… Mais nier ces principes, c’est condamner la démocratie à boire la ciguë.

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