La problématique symphonie des moteurs

Le silence des voitures électriques ne plaît pas à certains conducteurs en mal de sensation auditive mais il comporte surtout des risques pour les piétons. Que faire ?

La problématique symphonie des moteurs
©Jean-Luc Flémal

Une chronique de Francis Van de Woestyne, journaliste

Dans quelques années, nos villes seront, espérons-le, plus respirables. Les moteurs thermiques auront tous disparu, la grande majorité des véhicules seront équipés de moteurs électriques, à hydrogène ou qui sait, mus par une autre énergie. Les émissions de CO2 seront fortement réduites. De même que le niveau sonore des voitures, motos, camions, camionnettes, bus et autres engins. L’asphalte des routes a déjà limité les bruits de la circulation. Heureusement, dans certains quartiers historiques, les bons vieux pavés ont été maintenus.

Ces progrès indéniables, au niveau de la qualité sonore des villes, s’accompagnent pourtant d’un vrai danger pour les usagers faibles (piétons et cyclistes) qui pourraient être surpris, même sur des passages protégés, par des engins se déplaçant dans le plus grand silence.

Le plaisir des sons

Deux questions se posent, induites par le silence des voitures électriques. La première porte sur la “sensation auditive” des pilotes de voitures puissantes. La deuxième concerne bien sûr la sécurité des usagers faibles. Les partisans de la sobriété ne peuvent sans doute pas comprendre que le bruit d’un moteur puissant puisse être une source de satisfaction auditive qui décuple le plaisir de la conduite. Ils y voient plutôt une insupportable pollution sonore. Mais c’est ainsi : pour les amoureux des belles voitures, le bruit fait partie du charme.

Les actuels passionnés de grosses cylindrées n’apprécient pas seulement la ligne de leur bolide, le confort, le cuir souple, les performances, ils (et elles peut-être… ?) sont aussi très sensibles au bruit si particulier d’un moteur huit cylindres en pleine accélération. Que faire alors, quand ces voitures seront équipées d’un moteur électrique, toujours aussi puissant mais… silencieux ? L’accélération d’un moteur électrique sera toujours aussi phénoménale qu’avant, mais sera-t-elle aussi “jouissive” si elle n’est pas agrémentée du bruit qui caractérise les actuels V 8 ?

Les constructeurs planchent sur la manière de sonoriser les voitures électriques. Ainsi, le groupe BMW, via la société lconicSounds Electric, a-t-il demandé à Hans Zimmer et Renzo Vitale de sonoriser certaines de ses modèles électriques. Hans Zimmer ? Il a notamment signé les bandes originales des films "Gladiator", "Le Roi Lion", "Thelma et Louise", "Pirates des Caraïbes", "Inception", "Interstellar". Ainsi, selon le mode de conduite choisi, le son produit sera différent : "atmosphère immersive et agréable" en mode confort, "spectre sonore puissant" en mode sport et silence complet en mode Eco Pro.

Pour inspirer les constructeurs, le site américain "The Verge" a sélectionné des compositeurs qui pourraient proposer aux voitures de diffuser des bruits "agréables". Il suggère que John Williams ("La Guerre des étoiles") compose des bruits inspirants, que Danny Elfman ("Men in Black") imagine "un vrombissement accompagné d'une section de cuivres" et que Trent Reznor (The Social Network) crée une "ambiance de terreur grandissante". Moins inspiré mais plus pragmatique, Elon Musk, PDG de Tesla, a annoncé que ses voitures pourront bientôt diffuser de la musique d'ascenseur…

Le silence ou la prudence ?

Voilà pour le plaisir. Mais la question principale concerne bien entendu la sécurité des usagers faibles d’autant que ceux-ci, casque rivé aux oreilles, écoutent parfois de la musique en se déplaçant. C’est là l’autre enjeu de la sonorisation future des voitures. Pour répondre à cette préoccupation, l’Union européenne a rendu obligatoire le bruit pour certains véhicules, en particulier pour protéger les piétons souffrant d’un handicap de la vision. Ainsi, depuis le 1er juillet 2019, les nouveaux modèles de véhicules électrifiés doivent émettre un bruit audible jusqu’à 20 km/h. Au-delà, les voitures électriques produisent un son, grâce aux bruits aérodynamiques et de roulement. Mais sera-t-il suffisant et identifiable à un danger ? Pour l’instant, en dehors de l’obligation d’émettre un bruit à faible allure, il n’existe pas de restrictions quant à la nature du bruit qu’émettront les voitures électriques. Chacun fait donc ce qu’il veut. À l’avenir, selon les marques et les modèles, le son émis par les voitures électriques pourraient devenir un accessoire, un peu à l’image des sonneries de téléphone. Avec le risque que la symphonie des moteurs ne devienne une véritable cacophonie urbaine, si tous les sons agréables ou non, sont permis. Beau débat, donc : le silence n’est pas nécessairement synonyme de prudence.