Comment 3,7 milliards d’euros des contribuables européens ont fini dans les mains d’un autocrate des Balkans

Le totalitarisme de Vucic est sophistiqué, par rapport à celui d’autres chefs d’état autoritaires de la région, et masqué par un comportement extérieurement progressiste, libéral et pro-occidental.

Contribution externe
Comment 3,7 milliards d’euros des contribuables européens ont fini dans les mains d’un autocrate des Balkans
©AFP

Une opinion de Luka Tripkovic, organisateur de campagne chez « Kreni-Promeni » (« Go-Change »), un groupe d’activistes qui se concentre sur la lutte contre l’injustice environnementale, les violations des droits de l’homme, les inégalités économiques et le recul démocratique en Serbie.

Comment 3,7 milliards d'euros de l'argent des contribuables européens ont-ils fini dans les mains d'un autocrate des Balkans qui s'en est servi pour bâtir une dictature où les militants pro-démocratie sont violemment menacés ?

Le président serbe Aleksandar Vucic est un ultra-nationaliste à la tête d'un pays en passe de rejoindre l'UE. Il a un passé violent : en tant que jeune député, il était une figure clé du Parti radical serbe (SRS), dirigé par Vojislav Seselj, qui a par la suite été accusé de crimes de guerre. Pendant le conflit au Kosovo, Vucic a été le « ministre de l'information » de Slobodan Milosevic et a cherché à restreindre la liberté des médias. Lorsque les médias ont trouvé un moyen de contourner ses règles de censure, il a promis qu'il aurait sa « revanche ».

Quelques semaines plus tard, le PDG d'un journal indépendant, The Weekly, a été assassiné devant son immeuble, dans une affaire qui n'a toujours pas été résolue.

En 2012, Vucic est revenu à la politique serbe dans un état transformé. Il a rompu les liens avec le SRS, a formé le Parti progressiste serbe et s’est présenté comme un partenaire de la CDU d’Angela Merkel. Il a cultivé l’image d’un homme politique moderne se proposant de résoudre le différend de la Serbie sur le Kosovo et de conduire le pays vers l’adhésion à l’UE.

Ce positionnement a permis à Vucic de ne pas être contrôlé, puisqu'il a financé des médias privés proches de lui avec le budget de l'État serbe. De ce fait, de nombreuses stations de radio et chaînes de télévision locales indépendantes ont disparu.

Dans le même temps, l’UE, politiquement dominée par la CDU et l’Allemagne, a injecté de l’argent en Serbie par le biais d’investissements privés et de fonds d’adhésion. Les rapports de la Commission européenne étaient positifs, et l’UE a ignoré les critiques des ONG et des autres institutions indépendantes.

Le totalitarisme de Vucic est sophistiqué, par rapport à celui d'autres chefs d'état autoritaires de la région, et masqué par un comportement extérieurement progressiste, libéral et pro-occidental. Les lois ont été révisées conformément aux critères d'adhésion à l'UE et un membre de la communauté LGBTQI+ du pays siège désormais comme première ministre. Ce n'est pourtant qu'une façade soigneusement entretenue, qui permet au gouvernement serbe d'empocher l'argent des contribuables de l'UE et des États-Unis.

Les groupes activistes, comme celui pour lequel je travaille, cherchent à exposer Vucic pour ce qu’il est. Nous sommes les enfants de ceux qui ont vécu sous la tyrannie de Milosevic.

Mon école était pleine de réfugiés de Bosnie, de Croatie et du Kosovo. Tous les jours, en rentrant chez moi, je voyais mes parents manifester pour des élections libres. J’ai vu mon père, un chirurgien, être appelé sous les drapeaux pendant la guerre du Kosovo, et je me souviens ne pas avoir eu de nouvelles de lui pendant un mois. Mes collègues ont vécu des traumatismes similaires : Savo, un réfugié, a été contraint de quitter sa maison en raison de menaces de mort, tandis que Nikola a enduré la mise sous surveillance de sa famille par la police secrète.

Aujourd'hui, tout comme nos parents, nous ressentons l'impact des médias de Vucic, pour avoir osé parler. Nebojsa Krstic, qui dirige maintenant une importante agence de marketing alliée du gouvernement à Belgrade, a déclaré publiquement que nous devrions être « jetés d'un pont » pour notre opposition à une proposition de loi sur l'expropriation. Tandis que Vucic, sa première ministre, Ana Brnabic, et d'autres nous ont accusés de « recevoir de l'argent de l'étranger », et d'être des « larbins de la CIA », des « garçons de courses des Rockefeller », et des « serviteurs de Soros ».

Aujourd’hui, alors que nous travaillons sur une nouvelle campagne pour défendre les libertés médiatiques de notre pays, nous subissons une nouvelle vague de harcèlement. Le 1er août 2022, le régulateur national de la Serbie, la REM, décidera quelles chaînes obtiendront le droit de diffuser.

Cette institution est censée être indépendante. Cependant, au cours de la présidence de Vucic, elle a été mise à mal, et son conseil d'administration comprend désormais des alliés du parti au pouvoir. Cela fait de notre plaidoyer pour que la REM émette et révoque les licences sans préjudice, un barrage potentiel aux ambitions de Vucic. Plus de 200 000 Serbes ont signé notre pétition en seulement 12 jours et nous sommes maintenant confrontés à des assauts intensifiés de la part des médias alliés du gouvernement, ainsi qu'à une volée de menaces de mort de la part de citoyens soutenant le gouvernement sur les réseaux sociaux. Nous sommes une « bande de traîtres », selon un citoyen, tandis que d'autres avertissent qu'une « opération est en préparation » et qu'elle aboutira à notre « liquidation ».

Si cela venait à se produire et que la Serbie continue de courir à sa perte sous Vucic, les contributions fiscales des citoyens européens durement gagnées financeront la « mise à mort » de ceux qui défendent nos libertés les plus fondamentales.