Hadja Lahbib n'est pas la seule à avoir effectué des voyages problématiques

Une visite en Crimée, territoire occupé, a une portée politique. Comme l’est une visite dans une colonisation israélienne en territoire palestinien ou dans le Haut Karabagh. Je voudrais revenir sur le voyage de ce groupe de parlementaires bruxellois au Haut-Karabagh en 2013.

Contribution externe
Hadja Lahbib n'est pas la seule à avoir effectué des voyages problématiques
©BELGA

Une opinion de Jean-Louis Mignot, ambassadeur honoraire (1)

Une visite en Crimée, territoire occupé, a une portée politique. Comme l’est une visite dans une colonisation israélienne en territoire palestinien ou dans le Haut Karabagh.

La Crimée est aujourd'hui un territoire occupé et cette occupation par la Fédération de Russie a donné lieu à des sanctions. Se rendre en Crimée a une portée politique du fait de l'occupation. C'est bien pour cela qu'il y a controverse à propos du voyage de l'actuelle ministre des affaires étrangères Hadja Lahbib (MR), journaliste à l'époque de son voyage en Crimée. La participation d’Hadja Lahbib à un festival culturel en Crimée en juillet 2021 trouble certains parlementaires parmi lesquels Georges Dallemagne (Les Engagés), président du groupe d'amitié entre le Parlement belge et le Parlement ukrainien.

Voyant son nom parmi ceux et celles qui s'interrogent au sujet de la présence d'Hadja Lahbib en Crimée occupée, je me suis rappelé d'un voyage effectué en 2013 par des membres d'un autre cercle d'amitié dont fait partie le sénateur Georges Dallemagne dans un territoire également occupé, le Haut-Karabagh. Il s'agit du Cercle d'Amitié belge francophone avec le Nagorno Karabagh. Du point de vue de l'Azerbaïdjan sur le territoire duquel se trouve le HK « tout voyage dans le Haut-Karabakh et/ou les sept districts adjacents sans autorisation préalable des autorités azerbaïdjanaises est considéré comme illégal » rappelait à l'époque le site des Affaires étrangères à Bruxelles.

Une approche identique régit l'accès en Crimée. C'est Kiev qui doit donner l'autorisation officielle, mais étant donné que ce sont les Russes qui contrôlent la frontière, il faut passer par l'administration russe pour obtenir le visa pour la Crimée. C'est un des éléments du « contexte » qui est rappelé aujourd'hui dans les échanges belgo-ukrainiens. Un autre élément était la qualité du sponsor organisant l'événement auquel Hadja Lahbib souhaitait participer. Son souci majeur en tant que journaliste était qu'elle puisse exercer son métier. Répondant en août 2021 à une question du Vif sur la situation et l'avenir des femmes sous les talibans, elle exprima la crainte que les femmes journalistes afghanes ne puissent plus exercer leur métier. Elle précisa que même si c'était compliqué « la meilleure manière c'est de continuer à travailler. Mais à quel prix ? Il y a toujours une balance, il n'y a pas de réponse simple ».

Cette phrase de la journaliste évoque une formule que certains qualifieront de « diplomatique ». En tout état de cause qui du journaliste ou du diplomate n’est pas amené de temps à autre à faire des choix ? Chacun et chacune se fixe quelque part une limite à ne pas franchir.

Faisant le parallèle entre la situation de territoires occupés, qu'il s'agisse de la Crimée aujourd'hui ou du Haut-Karabagh en 2013 je voudrais revenir sur le voyage de ce groupe de parlementaires bruxellois au Haut-Karabagh en 2013. Suite à ce voyage, j'avais adressé à la Présidente du Parlement francophone bruxellois, Julie de Groote (Les Engagés), un courrier lui rappelant la portée politique de la présence au HK d'une délégation qu'elle avait présidée. Mon intérêt pour la situation au HK s'était concrétisé par une participation à l'initiative de la sénatrice Dominique Tilmans au rapprochement entre femmes arméniennes et azerbaïdjanaises. Simone Susskind avait lancé dès 1989 ce même projet de rapprochement entre femmes palestiniennes et israéliennes. En tant qu'ancien consul général de Belgique à Jérusalem je reste sensible à la portée de gestes dans un territoire "occupé". Il est exclu qu'un représentant officiel belge aille dans une colonie israélienne dans les territoires palestiniens occupés sans que ceci ne soit interprété par les autorités israéliennes comme une forme de reconnaissance de la légitimité de l'occupation. Une rencontre d'une délégation du Parlement bruxellois au HK, et de plus avec son Président, a une portée semblable. Pour appuyer ma préoccupation, j'avais rappelé à la présidente de la délégation belge que le HK était à l'origine de l'occupation des sept districts l'entourant. Le site des affaires étrangères concernant cette région était explicite « Le conflit qui oppose l'Arménie et l'Azerbaïdjan à propos de la région du Haut-Karabakh n'est toujours pas réglé. Les sept districts Kalbacar, Latchine, Gubadly, Zangilan, Fizuli, Agdam et Cabrayıl entourant le Haut-Karabakh restent occupés ».

(1) Ce texte a fait l'objet d'une réponse intitulée : "Ce n'est pas le voyage en Crimée qui pose question. Ce sont les buts poursuivis et les conditions de ce voyage qui interrogent".

Sur le même sujet