Les photos du couple Zelensky dans Vogue sont une indécente faute de goût

Le magazine Vogue a dévoilé une interview inédite d'Olena Zelenska, épouse du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Les clichés qui accompagnent cette sortie médiatique suscitent légitimement la polémique.

Contribution externe
Les photos du couple Zelensky dans Vogue sont une indécente faute de goût
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Une opinion de Daniel Salvatore Schiffer, philosophe et auteur (1)

Nul ne pourra mettre en doute, sérieusement, ma sympathie tout autant que mon soutien à la vaillante résistance ukrainienne face à l’agression militaire, injustifiable à tous points de vue, de la Russie. Les nombreuses tribunes que j’ai publiées dès le début de ce conflit en témoignent à suffisance. Nul n’ignore non plus, honnêtement, mon indéfectible attachement aux libertés fondamentales.

Une insulte au peuple ukrainien et à ses glorieux soldats

Une chose toutefois, à ce douloureux sujet qu'est celui de l'actuelle guerre en Ukraine, ne cesse d'interpeler, ces derniers jours, mon esprit : ces photos glamour, œuvres d'Annie Leibovitz, imprimées sur papier glacé, du couple Zelensky (le président ukrainien en personne et son épouse) posant visiblement sans la moindre gêne, à l'heure où leur pays est pourtant à feu et à sang et où leur peuple même ploie sous les bombes, y endurant d'indicibles souffrances, pour le luxueux magazine de mode américain « Vogue ». Quant au titre, particulièrement déplacé en d'aussi dramatiques circonstances, de ce reportage fièrement annoncé à la une, « Portrait de Bravoure – La première dame ukrainienne Olena Zelenska », c'est comme une gigantesque insulte aux milliers de soldats qui, quant à eux, se battent glorieusement et meurent quotidiennement sur le terrain, les armes à la main, qu'il résonne pour qui est doté, un tant soit peu, de conscience morale, sinon, plus élémentairement encore, du sens de la justice tout autant que des mots.

Une grave faute morale, philosophique et politique

Car la question, on ne peut plus légitime à voir l’intense polémique que ce fameux reportage a aussitôt suscitée, se pose, effectivement, avec une acuité toute particulière aujourd’hui : était-il nécessaire, véritablement opportun au moment même où le peuple ukrainien, éprouvé comme jamais tant dans sa chair que dans son âme, vit une des tragédies les plus sanglantes de son existence, où ces pauvres gens n’ont parfois plus de quoi boire ou manger, ni même où aller dormir ou se réfugier pour simplement survivre, de poser ainsi, en des clichés aussi léchés qu’artificiels, au centre d’un lieu aussi symbolique, sacro-saint pour la résistance ukrainienne en son ensemble, que le cœur du palais présidentiel ? Ou, plus sordide encore malgré la pose soignée d’Olena Zelenska elle-même, son impeccable silhouette, ses beaux vêtements, son air inspiré, son regard lointain et ses cheveux balayés au vent, devant la carcasse calcinée d’un avion détruit par les batteries antiaériennes ?

Sur le dos du malheur

Car, la nuance est de taille, une chose est faire des photos afin de témoigner, de manière aussi précieuse qu’honorable pour les besoins et autres archives de l’Histoire, de cette horrible chose qu’est la guerre ; autre chose, au contraire, est de s’en servir de manière éhontée, sur le dos du malheur, pour, s’y mettant constamment en scène, faire au passage sa propre publicité !

À cet ironique mais cinglant propos, et face à cette dangereuse esthétisation de la guerre, doublée de sa non moins indigne commercialisation, sinon banalisation, un esprit aussi intègre et exigeant que Guy Debord, mémorable auteur d'une très instructive mais surtout peu louable « société du spectacle », aurait très certainement eut là lui aussi, bien avant moi encore, un certain nombre de critiques, non moins fondées, objectives et rationnelles, à émettre.

Imagine-t-on, par ailleurs, le grand et brave général de Gaulle, flanqué de sa chère femme, tante Yvonne, véritables héros de la Résistance sous l’occupation nazie, poser, tendrement enlacés devant un char déglingué, pour un fameux mais dérisoire magazine parisien ? Ou, pis encore, l’admirable Jean Moulin, décédé sous la torture et dans l’anonymat, s’enquérir soudain d’un ultime cliché avant de trépasser pour la liberté de la France, sinon l’honneur de l’Europe ? Non, humblement respectueux de leur peuple tout autant que de leurs combattants, mais aussi conscients de leur éminente place au sein même de l’Histoire, seul juge de paix qui vaille, jamais ils ne se seraient prêtés, avec en outre une telle satisfaction de soi, un ego aussi surdimensionné, à pareille mascarade !

===> (1) Auteur, notamment, de « Requiem pour l'Europe – Zagreb, Belgrade, Sarajevo (Editions L'Âge d'Homme), « La Philosophie d'Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique (Presses Universitaires de France), « Lord Byron » (Gallimard – Folio Biographies), « Le Testament du Kosovo - Journal de guerre » (Editions du Rocher), « Afghanistan – Chroniques de la Résistance » (Editions Samsa).