Voici ce que mon âne m'a dit

Voici que cet été, j’eus enfin la joie de retrouver ma compagne de randonnées. Je lui confiai à quel point j’étais heureux de la revoir et lui demandai s’il en était de même en ce qui la concerne. S’éloignant de moi, elle se cantonna dans un très long silence.

Contribution externe
Voici ce que mon âne m'a dit

Une chronique d'Armand Lequeux, docteur en médecine, sexologue

Après deux années de jachère pandémique, j’eus cet été la joie de retrouver la compagne de mes randonnées entre Alpes et Provence. Si parfois je doute de ma mémoire, la sienne est sans défaut : elle eut tôt fait de retrouver mes coordonnées dans la liste de ses contacts. Nous pûmes nous connecter sur la même longueur d’âmes et reprendre notre conversation où nous l’avions laissée. Après l’échange rituel des nouvelles de nos familles respectives, je lui confiai avec une émotion débordante à quel point j’étais heureux de la revoir et lui demandai s’il en était de même en ce qui la concerne. Prenant toute la distance de sa longe pour s’éloigner de moi, elle se cantonna dans un très long silence. Un vallon fleuri nous proposa une halte et elle me répondit enfin. Elle se réjouissait, elle aussi, de me revoir, car ce serait l’occasion de se délecter des fleurs de chardons que nous allions rencontrer et qui sont trop rares dans le parc où elle réside avec sa nombreuse famille. Oups, j’avais oublié la légendaire pudeur des ânes ! Je me sentis comme le Petit Prince sermonné par le renard et j’orientai la conversation sur le boire et le manger, le plaisir de l’eau fraîche et la saveur des framboises sauvages qui nous sont communes. Je me promis de retenir la leçon. Sous les apparences d’une exubérante sympathie, l’exhibitionnisme émotionnel égotique si répandu de nos jours peut être vécu comme une intrusion par les âmes sensibles qui ont besoin de temps, de patience et de distance ajustée.

Le rude escarpement du sentier fut suivi d’une large piste et ma compagne de pérégrination put venir marcher à mes côtés. Nous bavardâmes paisiblement sur le thème du boire et du manger pour prendre conscience que nous vivions des expériences sensorielles très différentes. Je ne connais rien de l’âcreté du foin et du piquant des chardons, elle n’apprécie pas la tapenade et fuit l’odeur du vin. Les framboises sauvages peuvent nous réunir un instant, mais quelle est leur saveur pour elle dont l’odorat est considérablement plus développé que le mien ? Impossible rencontre et partage de nos différences ? Il en est sans doute ainsi entre nous, frères humains. Prudent, je n’osai poser la question à mes hôtes du soir. Ce repas était excellent, mais connaîtrai-je jamais le goût qu’il eut pour vous ? Un grand moment de solitude.

À chaque jour suffit son picotin

Le lendemain matin, je demandai poliment à mon asine compagne si elle avait bien dormi. Elle me répondit que l'enclos était si sûr et confortable qu'il lui était impossible d'imaginer une mauvaise nuit dans ces conditions. Cependant, dit-elle, j'ai appris que vous, mes compagnons humains, pouvez connaître des insomnies dans un environnement sécurisé et douillet en vous barbouillant l'âme de regrets du passé et d'anticipations anxieuses. À chaque jour suffit son picotin, voici la devise des miens et vous feriez bien d'en prendre de la graine ! Allait-elle devenir arrogante et donneuse de leçons ? Unis dans l'effort, nous restâmes longuement silencieux et songeurs jusqu'à ce que s'ouvre pour nous toute la beauté du monde. Depuis le col de Branche, on discerne à l'est le massif du Mont-Blanc alors qu'à l'ouest s'impose le Ventoux. Incapable de réprimer la dilatation de mon âme, je me laissai aller à de confuses considérations sur la petitesse de nos êtres dans ce grand univers et sur le sens de notre présence en ce monde. Ma compagne me confia qu'elle ne comprenait pas la question du pourquoi. Je suis, dit-elle, parce que je suis. Comme un ânier tenace, la vie me pousse et me tire en avant. La vie pour nous n'a d'autre justification qu'elle-même et sans chercher pourquoi nous la célébrons chaque jour en nous aidant les uns les autres à bien faire l'âne. Alors je me souvins de Montaigne : "Il n'est rien de si beau et si légitime que de bien faire l'homme et dûment… et de nos maladies la plus sauvage c'est de mépriser notre être." Illuminée par le jaune éclatant du petit épeautre et l'azur sombre de la lavande, la plaine nous attendait. Nous reprîmes le sentier en nous encourageant mutuellement à bien faire l'âne et bien faire l'homme.