Ce n’est pas le voyage en Crimée qui pose question. Ce sont les buts poursuivis et les conditions de ce voyage qui interrogent

Cette opinion est une réponse au texte de Jean-Louis Mignot, ambassadeur honoraire, intitulé: "Hadja Lahbib n'est pas la seule à avoir effectué des voyages problématiques".

Contribution externe
Ce n’est pas le voyage en Crimée qui pose question. Ce sont les buts poursuivis et les conditions de ce voyage qui interrogent
©BELGA

Un texte de Georges Dallemagne, député fédéral Les Engagés

L'ambassadeur honoraire Jean-Louis Mignot a publié sur le site de La Libre une opinion intitulée « Hadja Lahbib n'est pas la seule à avoir effectué un voyage problématique ». Il me cite et prend pour exemple un voyage effectué dans le Haut-Karabakh en 2013 par un groupe d'amitié auquel j'appartiens, voyage auquel je n'ai pas participé. Il développe un curieux argumentaire et tape à côté du sujet. Je souhaite dès lors lui répondre.

D’abord contrairement à ce qu’il suggère, je n’ai jamais reproché à notre nouvelle ministre des affaires étrangères d’être allée en Crimée occupée illégalement par la Russie. Je trouve au contraire une vertu à ces voyages dans des zones où « les autres ne vont pas » pour reprendre une expression chère à Médecins Sans Frontières. Ces voyages ont été mon fil rouge depuis des décennies. Il m’est arrivé souvent d’aller dans des zones de guerre pour témoigner des horreurs subies à huis clos par des populations oubliées. Je me suis rendu ces dernières années à plusieurs reprises dans le nord-est syrien, en zone autonome kurde, pour y rencontrer les forces qui avaient combattu pour nous l’État islamique, au prix fort, et qui détiennent encore dans leurs prisons, à notre grand soulagement, une douzaine de terroristes de nationalité belge, sans gratitude excessive de la part de notre gouvernement. Aurais-je dû les laisser dans l’abandon dont nous faisons preuve à leur égard ? Ou demander la permission du régime de Damas pour aller dans cette zone qu’ils ne contrôlent pas et sur laquelle ils exercent un blocus féroce, avec l’assurance qu’ils m’en auraient refusé l’accès ? J’ai aussi été le seul parlementaire européen à aller au Haut-Karabakh au moment où ce territoire peuplé d’Arméniens massacrés tout au long de leur histoire par leur voisin azéri et rattaché de force par Staline à l’Azerbaidjan en 1921, subissait un assaut sanglant de la part des forces azéris. Ces nouvelles horreurs se déroulaient en octobre 2020 dans l’indifférence générale. À la demande des associations locales je suis allé sur place et j’ai raconté, dans des conditions difficiles de sécurité, l’enfer subi par les civils arméniens terrés dans leurs abris. J’ai été le témoin direct du bombardement de l’hôpital de Stépanakert, la capitale de ce petit territoire. Comme médecin, j’ai vu et rendu compte des blessures terribles infligées par les drones israéliens et turcs utilisés par les forces azéris sur les civils pour les faire fuir. Fallait-il y renoncer pour n’avoir pas obtenu l’aval de Bakou et maintenir le huis clos ? J’ai bien sûr personnellement financé ces voyages difficiles.

Il m’est arrivé aussi, à l’instar de nombreux parlementaires belges et du monde entier, de me rendre à Taïwan, à l’invitation de son gouvernement qui n’a que la diplomatie parlementaire pour tenter de briser l’isolement implacable que lui impose la Chine. J’ai alors été sévèrement mis en garde, comme d’autres, par l’ambassadeur de Chine à Bruxelles qui m’a interdit (!) d’y aller encore. Faut-il se plier à cette injonction alors que la Chine ne contrôle pas ce pays et déclare vouloir l’investir militairement contre la volonté de ses habitants ? J’ai récemment effectué deux voyages en Ukraine alors que notre gouvernement n’y avait plus d’ambassade et estimait qu’il ne fallait pas y aller. Comme président du groupe d’amitié avec le parlement ukrainien je souhaitais montrer que ma solidarité ne s’arrêtait pas à la frontière. Des personnalités d’autres pays faisaient également le voyage. Devais-je m’abstenir encore alors que nous étions le seul pays membre de l’Union Européenne à ne pas avoir renvoyé son ambassadeur à Kyiev?

Je suis rentré en politique pour tenter de poursuivre mon combat humaniste, toujours à la rencontre des populations en détresse. Comme parlementaire fédéral siégeant à la Commission des relations extérieures, je m’implique fortement dans les questions de sécurité internationale, avec pour préoccupation majeure de contribuer à protéger les populations du fléau de la guerre. Je crois être plus pertinent en allant sur le terrain des conflits plutôt qu’en restant assis à mon bureau. Lorsque la porte d’un territoire dévasté est fermée, il m’arrive parfois, avec l’aide des populations locales qui souhaitent ma visite, de rentrer par la fenêtre, toujours avec prudence, sous la protection vigilante de mes hôtes.

Monsieur l’ambassadeur, ce qui pose question, ce n’est pas un voyage en Crimée. C’est à la fois le but et les conditions du voyage de notre ministre des affaires étrangères. Fallait-il y aller pour couvrir un festival conçu par le régime russe comme un instrument de propagande, une « softpower à côté du hardpower pour obtenir des résultats », comme le dit un des responsables de ce festival dont elle rapporte les propos dans son sujet radio? Un festival spécifiquement organisé pour vanter une Crimée qui aurait toujours été Russe et où il fait bon vivre. Fallait-il de surcroît relayer cette propagande en étant sponsorisé par le régime russe qui est sous sanction européenne pour avoir envahi militairement ce territoire en 2014 en bafouant l’ordre international? Voilà les questions que de nombreuses personnes se posent. Elles sont légitimes.