"Je vais devoir raccrocher, j’entre en prison"

Aller en prison ouvre bien des questions. "Papa, quand je serai grand, je sais ce que je veux faire, je veux être minoritaire", chantait Jean-Jacques Goldman. Minoritaire, ça vous oblige à écouter, comprendre, douter, découvrir, aimer.

Contribution externe
"Je vais devoir raccrocher, j’entre en prison"
©REPORTERS

Par Ismaël Saidi, réalisateur, scénariste et dramaturge. Après “Djihad”, il joue la pièce de théâtre “Tribulations d’un musulman d’ici” dans les prisons.

Je vais devoir raccrocher, j'entre en prison." J'ai tellement répété cette phrase ces derniers mois que je ne me rends plus compte de sa portée sur mes interlocuteurs. Ce qui devait rester incongru, exceptionnel, voire juste assez exotique pour avoir des histoires à raconter à mes enfants, est devenu une routine.

Présenter sa carte d’identité, vérifier la liste du matériel avec un surveillant, exhiber le numéro de série de l’ordinateur pour vérifier qu’il correspond à celui qui est sur la liste. Laisser son téléphone portable et ses affaires dans un casier, se rendre compte qu’on n’a pas la pièce d’un euro pour le refermer, sortir et retourner à la voiture pour y laisser ses affaires en se promettant de prendre une pièce la prochaine fois.

Revenir, faire semblant de ne pas avoir entendu les railleries du surveillant sur "ces artistes qui lui font perdre [s]on temps", passer le portique, se faire gronder, revenir, enlever sa ceinture, repasser le portique et passer enfin la première grille.

Compter les portes qui se referment derrière moi et qui m’éloignent à chaque fois un peu plus du monde extérieur : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8…

Arriver enfin dans une salle, parfois plus petite qu’un "kot" d’étudiant, et commencer à se préparer jusqu’à l’arrivée des détenus, invités à la représentation.

Des rites réitérés selon une mécanique parfaitement huilée, mais qui aujourd’hui va se gripper.

"Tu viens de quel quartier à Bruxelles ?"

Et le grain de sable qui va perturber la machine est assis devant moi. Il porte un "kamis" - non, les prisonniers ne portent pas des tenues orange ou jaunes avec des bandes noires comme je l'ai cru par le passé - et une longue barbe. Il me demande si je vis encore à Bruxelles et je lui réponds que depuis cinq ans je vis à Paris. Il insiste : "Tu viens de quel quartier à Bruxelles ?"

"Schaerbeek, j'y suis né et j'y ai grandi jusqu'à l'âge adulte." Il revient à la charge "C'est à côté de Molenbeek, ça ?"

"Oui." Il sourit : "Ah, j'y ai vécu quelques années, à Molenbeek, franchement, je ne vois pas ce que tu viens faire en France. Molenbeek, c'est le meilleur endroit au monde pour les musulmans. On y vit entre nous et on peut vivre notre religion sans qu'on nous dérange."

Je ne sais pas quoi lui répondre à part un sourire. C’est la première fois qu’on me fait ce genre de remarque sur Molenbeek.

Est-ce une bonne chose qu’un quartier, une commune, soit devenu un havre de paix "religieux" pour ses habitants issus d’une culture, d’une croyance qui y est devenue majoritaire ?

Est-ce un malheur, dans un pays qui a érigé le communautarisme en rempart constitutionnel afin d’apaiser deux langues qui ne se parlent plus, qu’une nouvelle communauté profite de l’interstice laissé sans surveillance pour y faire son nid ?

Je ne sais pas. Je sais juste que j’ai déjà vécu ça, que je viens de là. Que j’ai grandi dans un ghetto physique imposé par ma naissance, mais qui était, finalement, facile à quitter. Le ghetto mental dans lequel je m’étais enfermé, par contre, a mis des décennies à être détruit. Je sais que "rester entre nous" était rassurant, que je connaissais les codes et que mes peurs en étaient apaisées. Mais je sais aussi que ce "huis clos d’identité" a fermé toutes mes fenêtres sur le monde et que mon univers se décomposait en deux galaxies distinctes, "eux" et "nous". Et l’on sait ce que cette division du monde finit par engendrer : rejet, douleurs, blessures, morts…

Peut-être qu’il est temps d’ouvrir les fenêtres, à Molenbeek ou ailleurs, et d’y laisser entrer la lumière. Celle de l’autre qui nous éclaire, qui réchauffe et qui nous rappelle notre humanité en partage.

Je ferme les yeux et je me revois à seize ans déambuler le long du parc Josaphat à Schaerbeek, avec Jean-Jacques Goldman qui chantait dans mes écouteurs "Papa, quand je serai grand, je sais ce que je veux faire, je veux être minoritaire."

Minoritaire, c’est ça la réponse peut-être.

Ça vous oblige à écouter, comprendre, douter, découvrir… aimer.

Je souris au détenu face à moi et lui épargne mon envie de chanter du Goldman au fin fond d’une maison d’arrêt et je reprends ma route. (Note pour plus tard : n’oublie pas la pièce d’un euro.)