Pourquoi il faut relire Edith Stein

Il y a quatre-vingts ans, la philosophe Edith Stein mourait à Auschwitz. La vision du monde qu’elle a développée apparaît aujourd’hui comme l’un de ses ultimes cadeaux face aux défis que nous rencontrons.

contribution externe
Pourquoi il faut relire Edith Stein

Une carte blanche de Michel Dupuis, philosophe, professeur émérite à l'UCLouvain et à l'ULiège; ancien président du Comité consultatif de bioéthique; responsable scientifique du Gefers (Paris).

Edith Stein est cette femme libre, d’origine juive, un temps agnostique ou athée, passionnée de philosophie et de psychologie, militante pour la cause des femmes, lectrice de Husserl et de Thérèse d’Avila, diplômée docteure en philosophie en 1916 avec une thèse consacrée à l’empathie, baptisée dans le catholicisme sans qu’à ses yeux cette étape d’un chemin spirituel soit une trahison des siens avec lesquels, d’ailleurs, elle partagera la chambre à gaz, conférencière renommée aussi jusqu’à ce que se réalise son désir d’entrer au Carmel. Ses œuvres complètes font 25 volumes et sont largement traduites. Aujourd’hui, Edith Stein (Breslau, 12 octobre 1891 - Auschwitz, 9 août 1942), proclamée sainte, est connue sous son nom de carmélite, Thérèse-Bénédicte de la Croix, et elle est co-patronne de l’Europe.

Le sens de l’être

Son travail philosophique est désormais l’objet de nombreuses analyses. Des associations "Edith Stein" ont vu le jour un peu partout dans le monde, et ses lecteurs vont des admirateurs nourris de sa pensée et de sa vie jusqu’aux spécialistes qui lui consacrent des travaux de haute technicité philosophique et théologique.

Parmi les thèmes majeurs de l’œuvre, le sens de l’être personnel. Au départ, Edith Stein avait travaillé la phénoménologie de l’empathie, c’est-à-dire la manière dont une personne peut en comprendre une autre par les rencontres qu’elle tissera avec elle. Cette recherche de ce qu’est l’homme restera au cœur de ses recherches. L’originalité de son approche "personnaliste" tient à ce qu’elle se réclame à la fois d’une phénoménologie du corps vivant et d’une certaine tradition thomiste, même si ce mélange des sources a valu à la philosophe pas mal de critiques car, en s’échappant de la clôture des écoles, elle pouvait donner une impression d’éclectisme peu cohérent. L’époque était à l’affrontement des modèles. Nous sommes aujourd’hui plus détendus dans ces passages de frontières : les métissages théoriques se sont avérés indispensables. Edith Stein fut en ce sens en avance sur son temps.

Autre thème important, l’éducation citoyenne, tout particulièrement offerte aux filles et aux femmes. Dans les années trente, Stein est régulièrement invitée à prendre la parole sur ce sujet lors de réunions publiques, malgré le contexte socio-politique que l’on sait. Soulignons aussi les études de philosophie politique et sociale. De nouveau, le contexte allemand et européen des années vingt à trente n’est pas neutre. La philosophe développe une théorie de l’État qui reste d’une puissante actualité : la laïcité de l’État et le respect des consciences, des convictions et des pratiques religieuses.

Sa grande actualité

Le quatre-vingtième anniversaire du grand passage d’Edith Stein me donne l’occasion d’évoquer un domaine d’analyses jusqu’ici peu reconnu dans l’œuvre : la façon dont elle a pensé le monde et la nature - la manière dont elle a construit une cosmologie, au sens philosophique. C’est un champ qui reste à dégager, d’une extraordinaire actualité face aux défis que nous connaissons : pandémie, dérèglement climatique, exploitation des ressources, etc.

Seule une relecture systématique de l’œuvre pourra reconstituer cette cosmologie. Disons juste que chez Stein la question du monde s’envisage de diverses manières. Elle est phénoménologique (comment le monde se donne-t-il à l’être humain : le vivant, le minéral, l’espace, le mouvement, etc. ?) et aussi typiquement métaphysique (quel est le sens du monde ?), en même temps que proprement scientifique (la philosophie ne saurait jamais l’ignorer). Les enjeux de cette cosmologie sont pressants, on le sait - le Giec le répète à l’envi et les climato-sceptiques se font discrets et plus rares.

Précisément parce qu’elle interroge le sens de l’être en général, Edith Stein s’est fait une certaine philosophie (largement implicite et partielle, je le reconnais) du cosmos.

C’est peut-être l’un des ultimes cadeaux que recèlent les travaux qu’elle nous a laissés et qu’il faut lire en cherchant quelques pépites neuves. Développer une cosmologie, c’est poser la vision philosophique la plus ample sur ce qui est, et la célébration la plus haute de notre planète et de l’Univers tout entier - c’est ne pas s’arrêter à un unique regard que nous pourrions poser sur le réel. Ainsi, la jeune femme juive devenue carmélite rejoint-elle quelques grandes figures des spiritualités universelles, par exemple franciscaine ou taoïste, qui en appellent à une fraternité cosmique, et donc au souci et au soin pour le monde.