Comment Manon des sources a rendu l’eau et la vie à son village

L’obsession de l’argent est à la base du drame de Pagnol. Mais elle n'est pas son dernier mot.

Comment Manon des sources a rendu l’eau et la vie à son village
©Pixabay

J'ai un ami étonnant ! Il se présente comme agnostique, mais traque l'Évangile partout, notamment dans l'œuvre d'un autre agnostique, Marcel Pagnol. Il s'agit de Xavier Zeegers, chroniqueur bien connu ici. En des pages d'une force incroyable, son testament spirituel, il relit les deux tomes, Jean de Florette et Manon des sources, de cette œuvre étonnante et passionnante, L'Eau des collines, qui donnera un film puissant, signé Berri, "imbibé d'Évangile comme une éponge gorgée d'eau".

Rappelons l’histoire, sans trop en dire. De la femme qu’il aimait mais qu’il ne pourra épouser, le Papet, vieux et riche célibataire d’un village provençal, Les Bastides Blanches, a eu un fils bossu, dont il ignorait l’existence, Jean dit de Florette, du prénom de sa mère. Un jour, celui-ci débarqua au village avec sa femme et sa petite Manon pour prendre possession de son héritage et le valoriser, comme y invite la parabole des talents. Le Papet et son neveu Hugolin vont s’employer à faire échouer le projet en empierrant secrètement la source qui alimentait le terrain. Ces manigances finiront par entraîner la mort de Jean. Manon, l’héroïne du deuxième tome, devenue la petite sauvageonne des garrigues, n’avait que vengeance au cœur. À son tour, elle détournera secrètement la source du village, menant celui-ci au bord de la sécheresse totale. Un nouvel instituteur, venu d’ailleurs, s’éprend d’elle et la conduira jusqu’au pardon. Il sauvera ainsi le village, mais aussi son propre amour. Comme la source, en effet, le cœur de la sauvageonne était bouché, à sec.

Saveurs d’Évangile !

Ce schéma se retrouve dans bien des œuvres littéraires - Crime et châtiment de Dostoïevski, par exemple - et dans beaucoup de films, ainsi ceux des frères Dardenne. "ll n'y a que l'amour qui sauve, semble dire cette histoire aux saveurs d'Évangile", commente Raphaël Buyse dans Il n'y a que les fous pour être sages. Lorsque l'eau se mettra à couler à nouveau, observe-t-il, elle sera d'abord rouge comme le sang puis claire comme une eau de baptême. "De son côté ont coulé le sang et l'eau", témoigne saint Jean. Étonnant ! Raphaël Buyse fait la même lecture que Xavier Zeegers, 30 ans plus tôt.

En une quinzaine de pages (1), dactylographiées sur une vieille machine à écrire, Xavier pointe toutes les allusions à l'Évangile. Un exemple ? La parabole du bon Samaritain. En effet, tout le monde dans le village savait qu'il y avait une source, mais chacun s'est tu, faisant semblant de ne pas voir, comme le prêtre et le lévite se détournant du moribond. La base de ce drame, souligne Xavier Zeegers, c'est l'obsession de l'argent, cet "excrément du diable" (Thérèse d'Avila). Hugolin, aidé de son oncle, a mis tout son cœur dans son projet d'enrichissement. Le Papet lui-même avait remplacé son amour de jeunesse par celui de l'argent.

La Pâque finale

Heureuse fin donc : la source se remet à couler, le village retrouve la vie, et Manon la transmet, car elle est enceinte. Son pardon a débloqué les pierres en même temps qu'ouvert son cœur obstrué lui aussi, bloqué jusque-là. Les yeux des villageois s'ouvrent, y compris ceux du Papet, et de son neveu enfin devenu capable de souhaiter le bonheur de quelqu'un d'autre. "Ils meurent, écrit Xavier de Zeegers, mais en mourant - l'un en bon chrétien et l'autre comme Judas - ils finissent par donner, ce qu'ils n'ont pas fait de leur vivant. Ils sont donc rachetés, et preuve est faite, dans la souffrance mais aussi l'espérance, que l'amour est le bien le plus précieux." Et de conclure : "Le dénouement final était encore une Pâque, un passage : le village passera par la souffrance de la sécheresse, cette véritable mort, pour revivre, et cette réunion pour l'anniversaire de l'instituteur, avec la table dressée, est le repas de la Pâque."

Si l’œuvre de Pagnol se prête à cette lecture, c’est que, même pour l’agnostique, les valeurs prônées par Jésus de Nazareth ont quelque chose d’universel. Notre culture occidentale en est l’héritière. Elles peuvent faire vivre, tout comme le pardon de Manon a rendu l’eau au village, et donc la vie.

>>> (1) Merci à Xavier de m’avoir confié ce texte. En s’adressant à lui, on peut en recevoir une copie : xavier.zeegers@skynet.be