Nous ne nous rendons pas compte de l’étendue du front antioccidental

À l’Ouest, on est de plus en plus à l’ouest. L’ère d’un Occident dominant est révolue. Notre vision du monde doit être repensée et adaptée aux réalités d’aujourd’hui.

Contribution externe
Nous ne nous rendons pas compte de l’étendue du front antioccidental
©Olivier Poppe

Une carte blanche de Tanguy Struye de Swielande, Professeur en Relations internationales à l'UCLouvain.

Cela fait plusieurs années maintenant que les défis se succèdent : Covid-19, Ukraine, cyber, guerres de l'information, crise des réfugiés ou, plus récemment, Taiwan. Loin d'être imprévisibles, ces crises ne sont pas des black swans. Pourtant, une combinaison de manque de préparation, de wishful thinking, et de court-termisme a entraîné une gestion désordonnée, inefficace et inadaptée. Au niveau belge comme au niveau européen, l'absence de stratégie est flagrante, la navigation se fait à l'aveugle, sans boussole, ni compas. D'ailleurs, le philosophe romain Sénèque ne disait-il pas qu'"il n'y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il veut aller" ?

Dépasser la gestion de crise

Le mot "crise" est un véritable refuge pour le monde politique. Gestion de crise, présentisme et immédiateté font excellent ménage. La gestion de crise est ainsi devenue un alibi très confortable pour ne pas prendre de décisions stratégiques à long terme, et toute erreur dans le processus décisionnel et l’exécution des décisions peut être mise sur le compte de la crise et de l’imprévisible.

L’Ukraine, devenue un enjeu stratégique majeur du jour au lendemain alors même qu’elle n’était pas considérée comme intérêt vital pour les Occidentaux, illustre parfaitement ce constat. Entre refus d’envisager la guerre comme scénario possible, voire probable, jusqu’au 24 février 2022, puis gestion au jour le jour, la situation est marquée par la précipitation et l’absence de réflexion sur la conséquence de nos actions (les situations énergétique et alimentaire, pour ne citer qu’elles).

Nous pouvons continuer à croire que la gestion de crise est la solution, et donc subir les différents soubresauts de la scène internationale ; ou bien nous pouvons apprendre à anticiper. Cela sous-entend une maîtrise des enjeux et du jeu des relations internationales, et l’établissement subséquent de stratégies basées sur nos intérêts, nos capacités et nos moyens d’action par rapport à l’environnement international, les quatre variables étant indissociables pour une stratégie cohérente et adaptée. En d’autres termes, il faut avoir le courage du long terme et du dépassement des cycles électoraux. Il est essentiel de réapprendre à penser en stratège, à gérer la complexité, à abandonner les logiques cartésiennes de silo et à voir le tout plutôt que les différentes parties, afin d’adopter une approche holistique qui établit les liens entre les éléments.

Revoir notre approche au monde

Notre vision du monde doit être repensée, notre politique étrangère réinventée pour l’adapter aux réalités du monde d’aujourd’hui et encore plus à celles du monde de demain, qui sera caractérisé par des défis dont nous ne semblons pas prendre la (juste) mesure. Trop d’erreurs sont commises par manque de compréhension des évolutions du rapport de force dans le système international, par rapport aux technologies de rupture ou aux conséquences du changement climatique pour ne citer que deux exemples.

Tout changement systémique entraîne un changement des règles et du rapport de force. Dans cette recomposition, deux choix s’offrent à l’Occident : s’y opposer, en s’accrochant à un système dépassé et inadapté, ou bien prendre l’initiative du changement et formater le nouvel ordre à son avantage, évitant ainsi de laisser l’initiative aux Russes ou aux Chinois. La logique actuelle de l’Occident, logique de résistance au changement, ne pourra être que perdante à moyen et long termes.

Certes, la guerre en Ukraine a permis de renforcer l'Otan, la relation transatlantique et l'UE en interne. Obnubilés par cette vision ethnocentrique, nous ne nous préoccupons pas du fait que cette guerre a aussi renforcé le front antioccidental. Contrairement à ce que notre hubris nous laisse croire, l'ordre libéral ne sort pas renforcé de cette crise. Au contraire, nos divisions et vulnérabilités se sont révélées en plein jour. Le renforcement des liens entre démocraties ne suffira pas à garantir un quelconque ordre libéral ; repenser nos relations au (reste du) monde est fondamental. En ce sens, c'est bien le G20 et non le G7 qui est représentatif de la nouvelle répartition mondiale de puissance. Notre approche devra être différente si les pays occidentaux souhaitent voir une partie de ces pays s'allier à eux. Par ailleurs, et que cela nous plaise ou non, un dialogue doit être établi avec nos rivaux et adversaires, en particulier pour établir de nouvelles règles formelles et informelles visant à gérer les grands défis mentionnés ci-dessus. Un retour vers plus de pragmatisme politique s'impose : revenir aux bases de la diplomatie classique, mettre l'accent davantage sur les questions régaliennes traditionnelles et les défis communs plutôt que sur les valeurs, que nous ne parvenons de toute façon plus à exporter, ni même à respecter nous-mêmes. Repenser notre manière de défendre nos valeurs se révèle indispensable, notre business model dans ce domaine étant obsolète. Enfin, nous devons réinvestir nos relations avec les pays en développement.

Mettre de l’ordre dans sa maison

Une meilleure compréhension du monde est cependant insuffisante si nous ne nous renforçons pas de l'intérieur. Maintenir notre rang et notre influence dans ce nouveau jeu requerra un investissement dans de nombreux domaines, notamment les 3D (investissement et coordination entre défense, diplomatie et développement), l'économie de l'avenir (technologies de rupture et économie verte), les chaînes de valeurs et la résilience. En outre, la polarisation sociétale, reflétée dans le communautarisme, les questions raciales, les disparités socio-économiques, la culture woke, la cancel culture ou encore le populisme, affaiblit nos démocraties, les rongeant de l'intérieur. C'est également l'image extérieure des démocraties et de la démocratie comme modèle socio-politique qui est sapée, la Russie, la Chine et autres dictatures n'hésitant pas à en profiter pour promouvoir, avec succès, leurs systèmes autoritaires. La polarisation intraoccidentale fragilise nos institutions, nos médias, nos partis politiques : adieu la nuance, l'esprit critique et l'expertise. Le compromis, pourtant fondamental en politique, est perçu aujourd'hui comme une trahison, en conséquence de quoi tout compromis obtenu n'est qu'illusoire et de façade. Complétant un parfait cercle vicieux, le populisme en ressort nourri et renforcé, et la démocratie d'autant plus affaiblie. (In)consciemment, nous préparons le terrain pour nos adversaires.

L’ère d’un Occident omniprésent et dominant est révolue : là où nous pouvions nous permettre largesses et erreurs, nous devons aujourd’hui être ciblés, précis et efficaces.