Ce que nous enseigne le mystérieux balayeur de Mick Jagger

Ce que nous enseigne le mystérieux balayeur de Mick Jagger
©BELGA

Une chronique de Francis Van de Woestyne

Bruxelles, Stade Roi Baudouin. Lundi 11 juillet. 17 heures 30. Plus de cinquante mille personnes ont envahi le lieu habituellement dédié au sport pour assister au concert des Rollings Stones. Les premiers fans sont arrivés tôt dans l’après-midi et se sont rués aux premières loges de leur espace : gris pour la fosse, bleu, vert, jaune pour les gradins. Le golden circle, à quelques pas de la scène, est occupé par les invités ou ceux qui ont accepté de débourser près de 500 euros. À chacun ses folies. Mais le moins que l’on puisse écrire est qu’ils en auront pour leur argent. Je me suis faufilé le plus loin possible dans la “fosse”.

19 heures 15. Le premier groupe, Kaleo, égrène quelques chansons. La voix du chanteur est magnifique. Mais les lieux ne conviennent pas à son timbre. Dommage. Ils partent sous des applaudissements polis.

Merci

Il est 20 heures 30. Bien rodée, l’équipe des Stones installe le matériel des membres du groupe. La scène est très large et une avancée d’une trentaine de mètres permettra aux plus chanceux de voir Mick Jagger de tout près. Quinze minutes avant le début du concert, un homme, muni d’un large balai, dont la brosse est entourée d’un tissu soyeux, promène son instrument sur ce promontoire. Ses gestes sont amples, presque dansants. Un ballet avec un balai. Il asperge chaque centimètre carré d’un produit que l’on imagine désinfectant et époussette scrupuleusement la plage où Mister Jagger se produira. Le balayeur semble avoir reçu des consignes très strictes et met un soin infini à éliminer de la surface la moindre impureté. Une salle d’opération ou une table de laboratoire ne doit pas être plus propre que l’espace où le bondissant septuagénaire s’élancera dans quelques minutes. Que craint la star ? De glisser ? De poser ses chaussures sur un sol sale ? Veut-il éviter une nouvelle poussière de Covid, qu’il a contracté en juin avant le spectacle d’Amsterdam ? Les photographes, au pied du podium, ont été invités à porter un masque.

La réussite du spectacle dépend bien sûr de l’immense talent de Mick Jagger et de ses musiciens. Mais aussi de la méticulosité avec laquelle cet homme a nettoyé, pendant de très longues minutes, l’espace où son patron brillera autant que le sol sur lequel il posera les pieds. “Poser” n’est d’ailleurs pas le terme exact. De 20 heures 45 – la politesse des rois du rock – à 22 heures 45, Mick Jagger va murmurer, parler, chanter, hurler, sauter, danser, rigoler, pavoiser. Son précieux collaborateur n’a qu’un balai pour réaliser son travail. Mick Jagger, lui, a 78 balais… Quel est donc le secret de cette incroyable longévité ?

Les fans ont-ils l’âge et la forme du chanteur presque octogénaire ? Je ne suis pas le seul qui affiche des tempes grisonnantes. Toutes les générations sont rassemblées : ceux qui ont grandi avec Mick Jagger, mais aussi leurs enfants et leurs petits-enfants qui connaissent les paroles aussi bien que leurs aînés. Tous sont venus communier avec ce groupe mythique qui tient le haut de l’affiche depuis 60 ans. À certains artistes vieillissants, on pourrait dire : allez vous rhabiller. Aux Stones, il faut juste dire : merci. Les papys du rock s’amusent comme des enfants. Et cela, cela n’a pas de prix.

Précieux balayeur

Quand on relit la biographie de Mick Jagger, on se réjouit qu’il ait choisi de quitter, avant la fin de son parcours, la prestigieuse London School of Economics pour suivre le don artistique qu’il avait en lui. Pareil pour Michel Berger, artiste plus discret, compositeur génial, décédé il y a trente ans. Diplômé en philosophie, Berger a, pour le plus grand plaisir de nos oreilles, renoncé à la carrière académique pour cultiver son art musical. Dans une belle série podcast rediffusée cet été sur Auvio (“Tout pour la musique”) Michel Berger explique sa conception du travail : le mot “don”, dit-il, a un double sens, une double valeur. Le don est un talent mais il doit être aussi une offre. Recevoir un don ne suffit pas, explique Berger, encore faut-il le transmettre, l’offrir aux autres. Il faut donc “donner le don” que l’on a reçu. C’est ce qui fait la qualité d’un homme ou d’une femme. Dans la chanson qu’il a écrite pour France Gall et Elton John, Michel Berger les fait chanter : “Donner pour donner. C’est la seule façon de vivre. C’est la seule façon d’aimer.” Tous les êtres ont un don. À chacun de le découvrir, de le chérir, de le faire grandir. On peut avoir reçu un don artistique, musical, intellectuel ou celui, par exemple, de travailler le bois. Il y a aussi des dons d’une autre nature mais tout aussi essentiels dans la vie : l’écoute des autres. C’est aussi un don. A quoi sert un don s’il n’est pas partagé ?

Pour être en capacité de donner son don, il faut souvent faire appel aux autres. Mick Jagger a besoin de son humble mais précieux balayeur pour que son spectacle soit réussi. Offrir aux autres le spectacle de son don, c’est, en quelque sorte, se donner. “Le don de soi est un achèvement”. (Rilke)