Joe Biden sera-t-il victime du syndrome Ned Stark?

Ned Stark est l’un des protagonistes de la première saison de "Game of Thrones". Il affichait sa droiture morale et un haut sens de la justice. Il fut décapité. Joe Biden aurait intérêt à se méfier de ce syndrome.

Contribution externe
Joe Biden sera-t-il victime du syndrome Ned Stark?
©AP

Une opinion de Carlos Crespo, essayiste

Pablo Iglesias a quitté la politique espagnole en mars 2021. L'ancien vice-Premier ministre et fondateur de Podemos demeure toutefois une référence intellectuelle progressiste. Il est l'auteur de plusieurs essais dont l'un porte sur les leçons politiques à tirer de Game of Thrones, série mondialement célèbre. Un des concepts les plus remarquables développés dans cet ouvrage paru en 2014 est nommé "le syndrome Ned Stark". Ned Stark est l'un des protagonistes de la première saison. Il est doté d'une droiture morale et d'un sens de la justice qui le singularise par rapport à d'autres personnages issus de l'imagination prolifique de George R.R. Martin. Dans sa lutte de pouvoir avec des antagonistes malfaisants, il va considérer que ses choix doivent demeurer, autant que possible, guidés par son éthique personnelle. Il sera décapité après quelques épisodes ! Iglesias appelle les dirigeants de gauche radicale à se prémunir du "Syndrome Ned Stark". Face à des élites, hostiles au partage du pouvoir ou à la souveraineté populaire et qui n'hésiteront pas à dévoyer des institutions ou à renier des principes, la gauche radicale ne peut faire l'économie d'une réflexion sur les moyens de défendre son projet politique. À l'époque, le nouveau gouvernement grec d'Alexis Tsipras vient de perdre son bras de fer héroïque avec la Troïka et il doit renoncer à ses promesses électorales. Contre un ennemi aussi retors, la candeur ne peut jamais être de mise ! C'est ainsi que l'on pourrait résumer la leçon qu'Iglesias aimerait que les progressistes tirent de l'échec de Syriza…

Permettons-nous une analogie audacieuse avec l’actualité ! Le dirigeant progressiste actuel qui aurait le plus intérêt à se méfier du syndrome Ned Stark est peut-être bien… Joe Biden. Certes, le président américain, politicien chevronné et démocrate bon teint, n’a rien d’un idéologue marxiste. Mais les forces auxquelles il doit faire face pour s’imposer peuvent être assimilées dans leurs postures voire dans leurs méthodes aux ennemis de Ned Stark. Le clan familial décadent et immoral de Donald Trump a de quoi faire penser aux Lannister. Joe Manchin, élu démocrate conservateur qui fait tout pour empêcher un président issu de son propre parti de faire voter nombre de ses mesures sociales et environnementales et d’appliquer le programme pour lequel il a été élu, a quelque chose de Littlefinger dont la traîtrise cause la perte de Ned Stark.

Dans ce contexte, les midterms prévues le 8 novembre aux États-Unis ne se présentent pas sous les meilleurs auspices pour Biden dont la cote de popularité est au plus bas. Le mandat des 435 membres du Congrès et d'un tiers des sénateurs doit être renouvelé. Privé de majorité parlementaire et confronté à des Républicains peut-être bien plus trumpistes que jamais, l'administration Biden aurait les ailes passablement coupées…

Nombre d’observateurs étrangers vont scruter avec attention les résultats du scrutin de novembre. Vladimir Poutine en fera partie. Il sait que la défaite probable des Démocrates déforcera aussi le leadership de Biden à l’international. Les États-Unis ont fortement impulsé les sanctions contre la Russie après l’invasion de l’Ukraine. L’hypothétique perte de la majorité au Congrès pourrait faire baisser la pression internationale sur le Kremlin dès novembre. Sans parler du retour possible de l’isolationniste Donald Trump au pouvoir en 2024 ! Les stratèges militaires russes n’avaient pas prévu l’impressionnante résistance de l’armée ukrainienne. Les gains territoriaux de la Russie sont minimes depuis plusieurs mois mais Poutine pourrait néanmoins s’accommoder de l’enlisement actuel du conflit et patienter jusqu’aux prochaines échéances électorales américaines. D’autant qu’un renfort légendaire arrive bientôt : "Le Général Hiver" ! C’est sous cette appellation que les conditions climatiques éprouvantes qui ont favorisé la défaite militaire sur le sol russe des troupes de Napoléon et d’Hitler sont passées à la postérité. Le Général Hiver pourrait prendre cette fois la forme d’une coupure par la Russie de l’approvisionnement énergétique de différents pays européens alliés de l’Ukraine à l’entame de la période hivernale. Si cela venait à se combiner avec l’avènement au Congrès américain d’une majorité républicaine favorable à Trump, alors le peuple ukrainien n’aurait plus beaucoup d’autres perspectives que d’entendre Joe Biden, impuissant et solennel, s’adresser à lui en faisant sienne l’expression de Ned Stark : "L’hiver vient !"