N’est-il pas temps de préparer un pacte écologique ?

Pour répondre à l’urgence climatique et environnementale, les citoyens ont deux options : larmoyer sur l’inefficacité des politiques, ou s’atteler à développer une réponse en commun.

Contribution externe
N’est-il pas temps de préparer un pacte écologique ?
©Pixabay

Une opinion de Joël Van Cauter, docteur en philosophie et économiste

Une récente tribune cosignée dans ces colonnes par quelque 300 citoyens appelait les responsables politiques à répondre sérieusement aux enjeux de l'évolution climatique. Elle indiquait la nécessité de prendre en considération des recommandations du dernier rapport du GIEC. On ne peut qu'approuver. De même, on ne peut que souscrire à la dénonciation d'une insuffisance de l'action actuelle et des conséquences pour les populations fragiles.

Néanmoins, la tribune mérite un débat. Parce qu’elle élude trois questions importantes dans la perspective d’une action politique, et qu’elle oppose les citoyens aux politiques. Elle en devient potentiellement stérile, voire contre-performante. Or il faut agir, concernant le climat, la biodiversité, et plus largement une transition sociale et écologique.

Comment développer des alternatives?

La première question est : comment développer des alternatives ? La réflexion des signataires flirte avec la dichotomie du salut ascétique ou de l'apocalypse : soit « abandonner une partie de notre confort occidental, soit accepter que la planète devienne inhabitable pour des milliards d'êtres humains ».

Il est possible de raisonner autrement, dans une logique de remplacement plutôt que de réduction : remplacer des logements passoires énergétiques par des bâtiments passifs, l'usage inutile d'eau potable par celui d'eau grise, la réponse politique à des besoins absurdes – telles les voitures de société polluantes pour des individus ayant des hauts revenus et patrimoines – par la réponse à des besoins criants – telle la prévention de la chaine malproduction > malbouffe > obésité, qui touche près de 20% des moins riches pour un peu plus de 10% des plus aisés.

Il s'agit alors d'augmenter le positif et pas seulement de réduire le négatif. Cette logique est évidente dans tout ménage ou toute entreprise : en cas de déficit, on s'attaque à réduire les dépenses et à augmenter les revenus. Les actions à impact positif sont comme une augmentation de revenu. La compensation carbone s'inscrit dans ce schéma. Le travail de la Fondation Solar Impulse ou de la COP26 Nature-based Solutions Platform aussi. L'approche est souvent décriée par des activistes écologiques. C'est parfois à raison, lorsque les solutions sont des gadgets, mais parfois à tort, quand le refus résulte d'enfermement dogmatique.

Comment rassembler des acteurs?

Une deuxième question cruciale est celle de la coopération : comment rassembler les acteurs ? Il ne fait aucun doute que les pouvoirs publics soient décisifs, notamment pour les questions de régulation et d’investissement collectif ; il est donc légitime de les interpeler.

Mais les compétences, les énergies et les leviers d'action se trouvent largement répartis au sein de la société : dans les associations, les universités et centres de recherche, et dans le monde économique. Des initiatives comme 2030, qui réunit des CEO wallons soucieux de leur rôle sociétal, le 'white paper' de la FEB consacré aux Partenariats Publics Privés Durables ou celui du WEF affirmant l'intérêt d'une économie respectueuse de politiques favorables à la nature témoignent d'une prise de conscience des entreprises à tous niveaux.

On est encore loin d'un engagement massif et univoque. Il ne faut pas être dupe de certaines organisations ou personnes. La campagne Race to Résilience de l'ONU a notamment montré qu'il y a souvent un gouffre entre les déclarations d'intention et les réalisations, et des initiatives comme le Prix Pinocchio ont pointé des tartufferies. Mais qu'importe : on peut s'inspirer des pionniers, et prendre les gens au mot.

Aujourd’hui, les Objectifs de Développement Durable de l’ONU permettent à des acteurs divers de se retrouver dans un cadre commun. Alors que le combat social a souvent été un face-à-face où le gain de l’un était la perte de l’autre, le combat écologique implique un tiers – la planète – dont le soin peut déboucher sur un gain pour tous.

Par où passer?

Enfin, une troisième question décisive est celle du chemin : par où passer pour sortir de l'impasse ? Faut-il commencer par éclairer les contradictions des gouvernements afin de forcer certains débats précis, par exemple les subsides aux énergies fossiles quand d'autres actions visent à réduire l'usage de ces mêmes énergies ? Demander des comptes aux parlementaires, sur base d'une analyse précise de leurs votes ? Évaluer les politiques, comme dans cette étude Itinera qui montre l'intérêt d'affecter les moyens publics à des logements sociaux sobres en énergie plutôt qu'à des primes à l'isolement des logements privés ?

Force est de constater que l’action politique belge est aujourd’hui quasi exsangue. À moins de deux ans du terme de la législature, on peut raisonnablement craindre que les grandes réformes nécessaires et promises dans les déclarations gouvernementales ne verront pas le jour. Au fédéral, c’est vrai pour la réduction des GES, mais aussi les pensions, la fiscalité, l’emploi…

Face à ce constat, il y a deux options. La première consiste à crier « haro sur le baudet » comme dans la tribune. Le risque est alors de s’enfoncer dans « plus de même » : conforter un affrontement entre « bons citoyens » et « mauvais politicards ». Or, le dysfonctionnement politico-institutionnel est sans doute bien plus systémique que lié à la qualité de nos représentants. La seconde option consiste à se demander comment participer. On peut parier que c’est préférable : si le politique ne s’en sort pas de l’intérieur, il faut le soutenir de l’extérieur.

Un tel soutien ne signifie pas que les citoyens doivent prendre sur eux la responsabilité du combat, dédouaner les élus et servir d'alibi à leur stérilité. Il signifie l'engagement dans un travail de critique et de proposition citoyenne, structuré, argumenté, réellement collectif. C'était le sens du Pacte Écologique proposé par la Fondation Nicolas Hulot aux candidats à l'élection présidentielle française de 2007, et décliné en Belgique.

Une telle démarche qui associe différents types d’acteurs pour produire un contenu et ensuite interpeler les politiques est plus pertinente que jamais. En 2024 au plus tard, nous aurons de nouvelles élections. Comme d’habitude, chaque asbl, fédération, acteur pourra produire son petit mémorandum pour défendre son point de vue et son intérêt particulier sur le champ de bataille des subsides. Ou alors, une dynamique collective pourrait s’enclencher dans un chantier visant à proposer aux partis et candidats des réponses aux questions pointées ici.

Bref, n’est-il pas temps de relancer une dynamique de pacte écologique ? En démocratie, la responsabilité des décisions politiques incombe aux élus. Mais la qualité du débat préalable aux décisions dépend aussi la société civile. Citoyens : ‘y qu’à, ‘faut qu’on…