Armer les citoyens, comme le souhaite Trump, ne fera qu'aggraver le mal

L’ex-président américain Donald Trump affirme qu’il faut "armer" les citoyens afin qu’ils soient prêts à combattre le mal dans notre société. Mais combattre quoi, si le mal, en soi, n’est qu’"absence" ?

Contribution externe
Armer les citoyens, comme le souhaite Trump, ne fera qu'aggraver le mal
©AFP

Une chronique de Laura Rizzerio, philosophe (UNamur)

Cet été, dans mon sac à dos, j'ai pris la phrase prononcée par Donald Trump lors de la convention annuelle de la NRA, juste après la fusillade d'Uvalde : "Il faut armer les citoyens pour combattre le mal dans notre société. L'existence du mal n'est pas une raison pour désarmer des citoyens respectueux de la loi."

Plusieurs éléments dans cette phrase m’invitent à la réflexion. Tout d’abord, elle évoque l’"existence" du mal. Certes, la fusillade d’Uvalde est une tragédie qui a provoqué la mort d’innocents, d’enfants de surcroît, et endeuillé de très nombreuses personnes en faisant resurgir la face violente de la société. On ne se relève pas facilement d’un tel drame et il est bien normal d’affirmer que cela est "mal" et qu’il fait "mal". Mais en venir à proclamer l’"existence du mal", c’est attribuer à celui-ci une consistance qui ne va pas de soi, en franchissant un pas qui n’est pas sans conséquences.

Et c’est là le premier objet de ma réflexion : qu’est-ce que "le mal" ? Y a-t-il "un" mal ? Et, si oui, d’où vient-il ? Certes, la question du mal habite la réflexion humaine depuis toujours et la philosophie a essayé d’y apporter de multiples réponses sans cependant jamais pouvoir venir à bout de la question. Et si aujourd’hui cette question resurgit avec force, c’est sans doute parce que la société tout entière est confrontée de façon aiguë à ce qui fait "mal" de manière généralisée : les crises socio-économique et politique qui engendrent violence, injustices, pauvreté, et guerres ; la crise climatique qui fait planer le spectre de l’effondrement de la planète ; la pandémie qui nous a fait tant souffrir ces deux dernières années. Tout cela fait "mal" et nous questionne sur ce qui est "mal".

Mais pouvons-nous en déduire "l’existence du mal" ? Et si le mal existait, quel serait son visage ? Celui de l’ennemi, ou de l’humain habité par la violence et l’égoïsme, ou de la maladie, ou de la nature qui se déchaîne ? Augustin d’Hippone disait qu’il n’y a de mal qu’en ce qu’il y a de bien. En pensant le bien absolu comme un bien sans mélange, il affirmait en effet que le mal est ce qui prive ce bien de son caractère absolu en le rendant corrompu ou corruptible. C’est donc là la "consistance" du mal : dans le fait de priver le bien de n’être que bien. Le mal n’"existe" donc pas. Il est une "absence", même si cette absence est partout. Et quand on y pense, ce n’est peut-être pas faux : "mal" est cette absence de bien qui nous fait si mal quand on a perdu un être cher, quand on a été trahi par un ami, quand la nature se déchaîne ou se meurt par manque de soin, quand on est confronté à la maladie, à la violence, aux injustices ou aux guerres qui détruisent tout sur leur passage, quand on lit dans le regard des plus vulnérables la détresse de se sentir exclus. Cela est mal parce que l’absence du bien que chacun de ces actes comporte fait mal.

Donald Trump affirme qu'il faut "armer" les citoyens afin qu'ils soient prêts à combattre le mal dans la société. Mais combattre quoi, si le mal, en soi, n'est qu'"absence" ? C'est ici qu'une certaine méprise à propos de la nature du mal peut conduire à une tragédie. Si le "mal" avait le visage de l'ennemi, de la maladie, de la violence, etc., on pourrait peut-être penser de le vaincre en s'efforçant de l'éliminer par tous les moyens. Mais le mal n'a pas ces visages. Alors, l'effort de riposter au mal ne fait qu'augmenter le mal car il épuise nos ressources et détourne notre attention d'un combat plus fondamental : celui qui cherche à consolider ce qui fait du bien.

Force est de constater, en effet, que s’"armer" pour combattre le mal finit par augmenter la violence et creuse ainsi cette absence de bien qui fait si mal. Si notre société nous paraît par moments si violente, et si de fait elle l’est, c’est peut-être la conséquence directe de ce "combat" mal orienté. Au contraire, si l’on pouvait admettre que cette absence de bien qui fait si mal est un "scandale" et que personne ne pourra jamais définitivement l’éliminer de l’existence, alors on pourrait peut-être orienter autrement le combat. En prenant conscience de notre commune vulnérabilité, marqués comme nous sommes, tous, par ce manque de bien qui fait mal, nous pourrions en effet davantage voir en ce qui nous entoure le bien qu’il contient, et puiser en ce bien l’énergie pour le consolider en nous et autour de nous, dans l’espérance que ce bien nous délivre ainsi, un jour, et pleinement, de ce "manque" qui fait si mal.