Les trois scénarios catastrophiques qui menacent la centrale de Zaporijia

Ce site nucléaire en zone de conflit est une situation inédite qui soulève de nombreuses craintes. Les catastrophes de Three Mile Island, de Fukushima et de Tchernobyl nous éclairent sur les possibles scénarios.

Contribution externe

Une carte blanche de Michel Giot et Ernest Mund, Professeurs émérites de génie nucléaire à l'École polytechnique de Louvain.

L’occupation militaire russe du site nucléaire de Zaporijia est une situation inédite qui soulève - à juste titre - de nombreuses craintes au plan international. Le site au bord du Dniepr est équipé de 6 réacteurs à eau sous pression du concept russe VVER, de 1000 MWe par unité. Seules deux de ces centrales seraient en fonctionnement, les réacteurs étant pilotés par le personnel ukrainien sous la contrainte militaire russe. Des bombardements et des tirs de roquettes auraient eu lieu à proximité du site et des lignes de haute tension. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), incapable d’inspecter le site, éprouve beaucoup d’inquiétude et juge la situation d’une extrême gravité. Stockage d’armement lourd et de munitions y compris dans les bâtiments sont contraires à toutes les conventions internationales.

Un danger pour la Russie aussi

Il est difficile d’imaginer que Vladimir Poutine souhaite détruire des réacteurs dont l’électricité pourrait être détournée (moyennant travaux) vers l’un ou l’autre territoire occupé par des populations russes. Sans compter qu’en cas de destruction explosive des installations, les territoires russes voisins pourraient être contaminés par des fuites radioactives. Par contre, le dirigeant pourrait consciemment raviver l’aversion des Occidentaux à l’égard du nucléaire face aux risques de destructions majeures dans des installations sensibles.

Three Mile Island et Fukushima

L’accident de référence pour les réacteurs à eau est la perte de refroidissement du cœur (LOCA, c-à-d Loss Of Coolant Accident) suivie de fusion de celui-ci en tout ou en partie selon l’importance de la perte de refroidissement. En 1979, l’accident de Three Mile Island (TMI) fut un événement de ce type dans un PWR (réacteur à eau pressurisée). Il ne fit aucune victime mais la perte d’étanchéité du refroidissement primaire entraîna la fusion d’une partie du cœur dans le fond de la cuve de pression.

L’accident de Fukushima-Daichi en 2011 fut lui aussi provoqué par une perte de refroidissement dans des réacteurs à eau bouillante (BWR) cette fois, l’onde solitaire du tsunami ayant détruit les systèmes d’alimentation des organes garants de la sécurité des installations. Les 30 000 victimes de l’événement sont dues au tsunami et pas aux explosions consécutives à la destruction des réacteurs dont la complexité échappe à une explication succincte dans le cadre de ce texte.

Trois types de catastrophe

Pour en revenir à la situation au site de Zaporijia, il faut reconnaître qu’elle a des rapports avec les deux exemples cités. Mais ces rapports sont somme toute loin d’être très étroits :

- Un problème technique affectant le refroidissement du cœur d’une centrale pourrait se produire même si des automatismes sont prévus pour l’éviter, les opérateurs ayant pour mission de vérifier leur bon fonctionnement (ouverture et fermeture de vannes, aspersion de l’enceinte, etc.). Le personnel étant sous tension et dans un état physique et psychologique inconnu, une erreur humaine serait parfaitement possible débouchant sur un accident qui s’apparenterait à celui de TMI ;

- des tirs (externes) de missiles pourraient endommager le confinement, et/ou anéantir l’alimentation électrique de la centrale et/ou supprimer la source froide. On pourrait alors avoir fusion partielle (ou totale) de l’un ou l’autre cœur suivie d’émissions radioactives importantes dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres autour du site. Le résultat s’apparenterait alors à Fukushima-Daichi ;

- une explosion interne due à des explosifs amassés dans les bâtiments, serait un accident d’un nouveau type : ni vraiment interne, ni totalement externe… Ses conséquences sont difficiles à imaginer : sans doute proches de celles d’un tir de missile, mais avec en plus la possibilité de créer un violent incendie qui propulserait dans l’atmosphère des tonnes de matières radioactives à de grandes distances. Il en résulterait cette fois un accident proche de Tchernobyl.

On imagine mal que les belligérants provoquent ceci en connaissance de cause : cela serait contraire à leurs intérêts.

Conclusions

Lors des études d’accidents externes, les chercheurs ont examiné toutes sortes d’hypothèses plus ou moins vraisemblables sur les phénomènes naturels (séismes, inondations…) ou non (chutes d’avions), mais pas le tir de missile considéré comme un problème réservé à la défense, seule compétente pour évaluer l’impact d’explosifs et ne rien publier à ce sujet. Zaporijia nous fait prendre conscience d’une autre cause possible d’accident : l’occupation d’un site nucléaire par une armée en temps de conflit. L’étude de scénarios en la matière ne relève pas vraiment de l’art de l’ingénieur, mais de celui du diplomate. Espérons qu’il s’en trouve de bons et de convaincants, et vite !