Les affreux réacs reprennent du poil de la bête et le centre est mort. Doit-on désespérer?

Ne jugeons pas trop vite. Les individus ne sont pas plus univoques que les vents contraires de l’Histoire. Les surprises abondent.

Les affreux réacs reprennent du poil de la bête et le centre est mort. Doit-on désespérer?
©AFP

Lorsque Hadja Lahbib succéda, pour la triste raison que l'on sait, à Sophie Wilmès, certains lui reprochèrent d'avoir répondu de manière évasive à la sempiternelle question du positionnement politique de tout impétrant : êtes-vous clairement engagée à droite ou à gauche ? Comprendre : le centrisme est mort. Il occupe désormais la même place que la bande blanche d'un filet de terrain de tennis, soit 0,8 mm d'épaisseur et la balle doit tomber impérativement d'un côté ou de l'autre. Se dire de droite n'est plus si mal vu. Les affreux réacs d'antan ont repris du poil de la bête. Mais quand on vient de la RTBF, celle que naguère La Libre nommait la "Casa Kafka", et où le dernier journaliste franchement catalogué à droite remonte à feu Luc Beyer, cela date et ne correspond guère, je crois, au profil personnel de la nouvelle ministre du MR qui ne pouvait pas non plus dévoiler tout tropisme de gauche face à son impétueux patron. Son esquive a peut-être sauvé l'esquif…

Rappelons qu'à l'origine, il s'agissait seulement de placer les sièges des représentants de la Nation par rapport à Louis XVI, avant qu'on ne décide de déplacer sa propre tête. La gauche était censée incarner la justice, l'idéalisme, les engagements progressistes ; la droite le conservatisme, la méfiance et la rigueur avant tout le reste. Une vision binaire donc, mais qui perdure car elle permet de déblatérer depuis 233 ans sur une question ontologique casse-pipe devenue sacrilège, celle la révolution de 1789. Fut-elle vraiment progressiste avec sa Terreur, ses guillotinades arbitraires, les massacres de septembre 92, la guerre de Vendée ? Et surtout cette tache indélébile que fut le sort de l'enfant du Temple [Louis XVII, NdlR], si bien décrit par Françoise Chandernagor dans La Chambre (Folio). Mais faisons fi de ce vieux débat chez nos voisins : il semble que notre Révolution aboutissant à une sage monarchie constitutionnelle - le couac de la Question royale mis à part - fut finalement une bonne option.

En réalité nous dépendons des personnalités, de circonstances et d'aléas qui souvent nous dépassent, alors cessons d'être rigides. Et au nom de quoi, de quelle vérité suprême, la gauche serait nimbée d'une sorte de saint chrême apportant à ceux qui en seraient enduits une grâce immanente, une supériorité morale exclusive en toutes circonstances ; tandis que la droite errerait dans une obscure impasse congénitale ? Les individus ne sont pas plus univoques que les vents contraires de l'Histoire et les surprises abondent. Quand Zola proposa son plaidoyer "J'accuse" au journal L'Aurore, son propriétaire Clémenceau le publia illico en "Une", ce qui modifia positivement le cours des événements à commencer pour l'innocent Dreyfus : séquence très progressiste ! Mais quand ce "Tigre" tonna à Versailles qu'il voulait "faire rendre gorge au peuple allemand" via le traité éponyme, il eut un comportement passionnel et même catastrophique pour la suite.

De l’autre côté de l’Atlantique, le président Théodore Roosevelt (de 1901 à 1909) fut à la fois un faucon, colonel vétéran de la guerre contre les Espagnols à Cuba (1898) mais aussi sincèrement attaché à la classe ouvrière, surtout les mineurs dont il améliora le sort, s’attaquant aussi aux trusts industriels devenus trop puissants à ses yeux. Botaniste, il créa de vastes parcs nationaux. On peut donc dénicher moult exemples tel Franco le fasciste qui désigna dès 1969 son successeur, roi dont la fin de règne pénible ne doit pas obérer le fait qu’il rétablit, puis sauva la démocratie pour faire rentrer son pays dans l’Union européenne.

À la place de la nouvelle ministre j'aurais évoqué une femme épatante, celle qui présida en 1948 à la rédaction de la Charte des droits humains (Human rights) : Eleanor Roosevelt. "Je crois à la liberté de se réaliser complètement pour soi-même et les autres afin d'élever l'humanité tout entière vers davantage de dignité." On ne saurait mieux dire. Voilà pourquoi, étant hors classement (comme les coureurs attardés !) je suis surtout attaché à l'État de droit, en principe rempart contre les contagions totalitaires.

>>> (1) xavier.zeegers@skynet.be