Le bicentenaire de la Société générale de Belgique n’aura pas lieu

Qui se souvient du lien inextricable entre notre pays et cette institution ? Pourtant, le développement, voire le crédit, même de la Belgique a dépendu de l’intervention de la Société générale.

Contribution externe
Société Générale/ Generale Maatschappij
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Un texte de Reynald Moretus, ancien secrétaire de la Société générale de Belgique

Nous fêterons en 2030 le deux centième anniversaire de la Belgique. Assurément une commémoration mémorable. Mais qui a présent à l’esprit le lien inextricable qui a existé pendant la plus grande partie de ce temps entre notre pays et la Société générale de Belgique ? Plus même : qui, parmi les jeunes, a connaissance de cette dernière ?

Et pourtant… À plusieurs reprises, le développement, voire le crédit, même de notre pays a dépendu de l’intervention de la Société générale. Je m’explique.

Durant la période de notre rattachement aux Pays-Bas, nombre d’anciennes possessions de la Couronne autrichienne se sont trouvées attribuées au roi Guillaume Ier. Elles furent ensuite apportées par ce dernier à une société qu’il a créée, la "Société générale des Pays-Bas pour favoriser l’industrie nationale" ; le coup d’envoi de cette initiative fut donné par un arrêté royal du 28 août 1822.

Il fallait à la révolution de 1830 une première assise financière : la Société générale (S.G.) la lui fournit. En outre, son intervention en faveur du nouvel État auprès des banquiers Rothschild à Paris fut très appréciée.

Le caissier de l’État

Nous avons peine à l’imaginer maintenant, mais jusqu’à la création de la Banque nationale de Belgique en 1850, la S.G. émettait des billets de banque et était le caissier de l’État, une tâche ingrate qui la mit d’ailleurs en difficulté lors de la grande agitation de 1848 en Europe. En effet, les billets étaient "payables à vue", c.-à.-d. immédiatement remboursables en espèces métalliques.

Bien qu’elle soit également une banque, c’est surtout par un développement inédit de l’industrie que la S.G. rendit au XIXe siècle les plus grands services. C’est ainsi que virent le jour d’importantes sociétés charbonnières. Un réseau de canaux et ensuite de chemins de fer permettait d’approvisionner la sidérurgie : c’était la concentration industrielle. Le tout faisait qu’à la fin du siècle la Belgique était l’un des principaux pays industriels au monde. Le prestige de ce petit État, jouissant d’une neutralité garantie par ce qu’on appelait les "Puissances", était grand.

Le chemin de fer Pékin-Hankow

Forte de ses assises, la S.G. a pu commencer à s’internationaliser, et ce dans l’optique d’assurer plus de débouchés à la production nationale. Ainsi virent le jour des chemins de fer, tramways, sociétés sidérurgiques et verrières, etc., en Russie et ailleurs. Ainsi aussi fut lancée la plus grande réalisation industrielle de la S.G. à l’étranger, hors Congo : le chemin de fer Pékin-Hankow, de 1300 km de long.

Sans doute n’est-ce qu’avec un certain retard que la S.G. embraya au Congo, mais la création des trois "sociétés de 1906", dont l’Union minière, fut un puissant coup d’envoi. Dans cette dernière, la S.G. avait souscrit la moitié du capital, l’autre moitié étant aux mains d’intérêts britanniques, par la Tanganyika concessions Ltd. Inutile d’insister ici sur le rôle prédominant du groupe de la S.G. au Congo, jusqu’à l’indépendance de notre colonie et encore après.

Pour écarter la famine

La guerre 1914-1918 vit la S.G. se comporter de manière exemplaire. La Banque nationale, qui avait refusé de livrer son encaisse métallique à l’occupant, s’était trouvée empêchée d’exercer son rôle. C’est alors qu’à la demande de l’ensemble des banques la S.G. a émis à nouveau des billets de banque. Et que dire de l’initiative ingénieuse et combien efficace de la mise sur pied d’un "Comité de secours et d’alimentation" qui a œuvré, avec la "Commission for relief of Belgium", pour écarter la famine dans la population. Là, vraiment, la S.G. a bien mérité de la patrie.

En 1922, Jean Jadot, gouverneur (c'était le titre que portait le président de la S.G.), écrivait : "Une grande banque d'affaires n'est pas, à titre exclusif, un instrument de profit et de revenus pour ses actionnaires… Les grands établissements financiers ont à remplir dans l'organisation économique une mission des plus hautes… donner à tous l'exemple de la subordination du point de vue privé à la cause suprême des intérêts et de l'avenir de la collectivité." Cette belle affirmation typait la S.G. Elle a toujours été présente à l'esprit de ses dirigeants, mais force est de reconnaître que, particulièrement dans les dernières décennies de son existence, elle lui a joué des tours.

Le Congo, la moitié des rentrées

La politique de présence et de poursuite du travail, appliquée en 1940-1945, a été critiquée. Mais comment faire autrement ? C’était la politique du moindre mal, qui a permis à un grand nombre de travailleurs de survivre, tout en leur évitant la déportation. Pendant ce temps, le courageux gouverneur Galopin soutenait secrètement la Résistance. En février 1944, il l’a payé de sa vie. Une autre page remarquable, qui s’avérera décisive pour la conduite de la guerre, concerne la fourniture aux États-Unis du précieux minerai d’uranium des mines de l’Union minière au Katanga.

Les années d’après-guerre furent marquées par des efforts pénibles et coûteux dans les industries charbonnière et sidérurgique. De plus, il y eut l’indépendance du Congo, région qui, peu avant, procurait la moitié des rentrées du groupe. Cependant, malgré le tarissement de ses sources de fonds, le groupe de la S.G. lança avec succès un vaste programme de production d’énergie nucléaire. Pendant des décennies, la majeure partie de l’électricité de la Belgique fut produite par ces centrales qui sont, maintenant encore, au cœur de l’actualité.

L’OPA de Benedetti en 1988

Progressivement, l’idée se fit jour à la S.G. que l’histoire avait fait du groupe un ensemble trop diversifié. La structure de tête, qui manquait de fonds propres, ne parvenait plus à le financer comme il eût fallu. D’où un double mouvement : une simplification du groupe par cession d’activités et la collecte de capitaux en Belgique et à l’étranger, chose à laquelle s’attela tout particulièrement le gouverneur Lamy.

L’histoire avait fourni à la S.G. un actionnariat très éparpillé. Ceci donnait une large assise, mais rendait aussi la société très vulnérable. L’OPA de Benedetti en 1988 en fut le résultat ; elle a montré que ce groupe si décrié dans certains milieux ne manquait pas d’intérêt. Le gouvernement de l’époque, qui n’appréciait pas à sa juste mesure les efforts des dirigeants pour servir le pays, n’a pris aucune mesure de sauvegarde. C’est la Compagnie de Suez, actuellement Engie, qui a, finalement, pris le contrôle de la S.G. ; elle a progressivement cédé toutes ses participations, hormis l’énergie et les bureaux d’études.

Voilà une belle histoire. Indissolublement liées, la Belgique et la S.G. ont fait route ensemble. Certes imparfaite, cette histoire a connu aussi de très belles pages. Étant parmi les derniers survivants de la direction et des cadres de la S.G., il m’a semblé bon de le rappeler. Le 28 de ce mois d’août, il y aura, en effet, très exactement 200 ans que l’épopée a débuté.