Éloge de la futilité

N’est-il pas indispensable, dans la vie, de chouchouter les autres et de se faire chouchouter voire de chouchouter nos pantalons?

Éloge de la futilité
©Pixabay

Une chronique de Francis Van de Woestyne, journaliste

Bruxelles. Avenue Louise. Début août. Quelques rares clients et clientes passent d’une boutique à l’autre dans l’espoir de tomber sur la bonne affaire même si les nouvelles collections occupent déjà une grande partie des cintres. Les vêtements d’hiver, aux coloris plus sombres, sont déjà prêts alors que dehors, la chaleur est écrasante.

Après plusieurs essayages, elle porte son choix sur un jeans qui n’est pas soldé. C’est souvent comme cela : l’un est trop étroit du bas, l’autre trop long, le troisième trop clair, le suivant trop ample, trop rêche, trop ceci ou trop cela. Mais celui-là lui va comme un gant. Pour la persuader, la vendeuse utilise les arguments connus : “moi, j’ai le même, je le porte avec un chemisier ou une petite veste. Il vous va si bien…” La vendeuse ne doit pas insister car j’ai envie de lui offrir ce vêtement même si je sais qu’à la maison, ce pantalon rejoindra une colonie d’autres jeans de toutes formes, de toutes matières et de toutes couleurs. Elle proteste : mais non, celui-ci est différent des autres : regarde les boutons ! Peu importe, on ne discute pas : c’est un cadeau. Donc elle le choisit. Et elle est contente.

Chouchouter un pantalon…

L’achat est réglé. La gérante du magasin, qui était occupée avec une autre cliente, intervient : puis-je vous offrir ceci ? Elle tient en mains un flacon minuscule qui contient, selon ses dires, un liquide parfait pour l’entretien du jeans. Elle explique : “Vous ajoutez quelques gouttes dans votre produit de lavage. Surtout pas d’adoucisseur. Ce produit est miraculeux, vous verrez. Ainsi, vous pourrez chouchouter votre pantalon…” J’avais déjà fait quelques pas vers la sortie, ne prêtant qu’une oreille distraite aux conseils d’entretien. Mais le terme m’interpelle. Je fais demi-tour et mine de rien, je la questionne : “Pardon, mais comment faut-il utiliser ce produit ?”. Elle répète, experte : “Juste quelques gouttes dans le gobelet avec le produit de lavage. Et pas d’adoucisseur. C’est idéal pour chouchouter vos pantalons…”

J’avais donc bien compris. Merci, au revoir.

Chouchouter un pantalon… ! Peut-être est-il grand temps que j’adapte mon vocabulaire à cette nouvelle manière de parler. Je vérifie la définition de chouchouter : “Traiter quelqu’un avec tendresse, le choyer, le gâter de façon excessive”. On peut chouchouter un enfant, une femme ou un homme. Ou un autre être vivant, un animal, un chien, un chat, un cheval. Le verbe viendrait soit de “chouer”, forme ancienne de choyer ou de l’adjectif affectueux “chou” (”choute” au féminin) redoublé en chouchou. Chouchouter, c’est donc couver, câliner, enjôler, soigner, caresser, dorloter… Verbe transitif qui s’applique d’ordinaire au monde vivant. La vendeuse vient donc de m’apprendre que l’on peut aussi chouchouter des choses. Dans “Les grands chemins” (1951) Jean Giono écrivait page 230 : “J’ai pensé aux crocus […]. Je les chouchoute avec grand plaisir. Je bêche leur terre avec une vieille fourchette, je les arrose”. Cela dit, les crocus sont vivants. En 2022, on peut donc aussi chouchouter une matière inerte, un vêtement, un pantalon. Le monde évolue.

Achats compulsifs

Cette réflexion m’a remis en mémoire une émission matinale de France Inter, diffusée il y a deux mois environ. Mes recherches ne m’ont pas permis de retrouver la personne qui s’exprimait. Mais je me souviens très bien de son message. Pendant trente minutes environ, elle avait tenu des propos d’une grande profondeur, d’une belle humanité, d’une extrême bienveillance envers les gens. Touchée par les soubresauts du monde, révoltée à l’idée que des enfants soient victimes de dictateurs barbares, déprimée par les assauts conscients que les habitants de la terre font subir à leur planète, elle concluait par une note d’espoir. Malgré tout, disait-elle, il faut croire encore et toujours en l’être humain. Le journaliste, lui posa une dernière question, anodine : “Que ferez-vous après cette émission ?” Sans hésiter, elle répondit en substance : “Je vais aller m’acheter un jeans. J’y pense depuis ce matin. Je sais celui que je vais prendre. Non, je n’en ai pas besoin. Mais j’en ai envie. Vous savez, la futilité, c’est important dans la vie. C’est même capital. Moi, je ne pourrais pas tenir le même discours humaniste si, de temps en temps, je ne me laissais pas aller à ce défaut : mes achats compulsifs de fringues”.

J’étais en voiture. J’ai ralenti. Et je me suis dit, qu’au fond, elle avait raison. Pour être concentrés, tournés vers les autres, pour nourrir cet altruisme, cet universalisme et tous ces bons sentiments, certains, certaines, ont besoin de tomber, de sombrer, de se réfugier, de se grandir, qui sait, dans des actes futiles. D’ailleurs, il n’y a qu’une lettre de différence entre “futile” et “utile”. Est-ce un hasard ?

Il est donc indispensable, dans la vie, de chouchouter les autres et de se faire chouchouter. Mais si l’envie de chouchouter un pantalon grâce à un produit miracle vous tenace, surtout, ne vous retenez pas… vous serez peut-être plus philosophe après.