Pourquoi attendons-nous des images d'enfants mourants avant d'agir?

De quoi le monde a-t-il besoin de plus pour se réveiller et agir ?

Contribution externe
Pourquoi attendons-nous des images d'enfants mourants avant d'agir?
©Gary Calton

Une carte blanche de Magali de Biolley, Chargée de plaidoyer sur les questions humanitaires en Afrique de l’Est pour Oxfam.

« La famine frappe à notre porte et aujourd'hui nous recevons un dernier avertissement ». Martin Griffiths, Sous-secrétaire Général des Nations unies aux affaires humanitaires, a envoyé un message clair cette semaine lors de sa visite en Somalie, alors qu'au moins deux districts de ce pays entreront plus que probablement en état de famine avant décembre 2022. L'Afrique de l'Est, et plus précisément la Somalie, l'Éthiopie et le Kenya, connaissent leur pire sécheresse depuis 40 ans, après cinq saisons consécutives de précipitations insuffisantes. Il s'agit d'une crise complexe, qui frappe une région déjà affaiblie par la COVID-19, les invasions d'acridiens et les différents conflits.

Alors que la crise continue de se détériorer, avec plus de 28 millions de personnes ayant besoin d'une aide urgente (En phase IPC3+, d’après la classification des phases de la sécurité alimentaire de l’ONU, allant de 1 à 5), les donateurs continuent de dresser des perspectives de financement déprimantes. La récente déclaration du Sous-secrétaire est parvenue à donner un peu de visibilité à la crise. Mais pourquoi les gouvernements, donateurs et les médias attendent-ils que la famine soit officiellement déclarée si nous en constatons déjà aujourd'hui les conséquences catastrophiques ?

Au cours des quatre derniers mois, j'ai travaillé avec Oxfam en Somalie. J'ai vu, j'ai entendu et j'ai discuté avec des personnes directement touchées par la sécheresse et le manque de nourriture. J'ai été impressionnée par les difficultés, mais encore plus par la force des personnes qui luttent chaque jour pour se nourrir et nourrir leurs familles dans des conditions inhumaines.

Le mois dernier, je suis rentrée en Belgique et le contraste a été saisissant. La faim dans la Corne de l'Afrique a atteint des niveaux catastrophiques, mais malgré ça, il n'y avait que quelques articles à ce sujet dans les journaux. Alors que les crises plus proches de chez nous sont au centre de l'attention, la famine ailleurs ne semble pas être un sujet brûlant.

Pourtant, une personne meurt de faim chaque minute dans les quatre pays cités ci-dessus. Plus de 300 000 personnes de la région sont menacées de famine (IPC 5), et nous pensons que le scénario le plus probable est qu'entre octobre et décembre, les conditions humanitaires s'aggraveront au point de dépasser les seuils de famine dans les deux districts de Baidoa et Burhakaba. Rien qu'en Somalie, 50 % de la population dépend entièrement de l'aide humanitaire car elle a perdu son principal moyen de subsistance : le bétail. En d'autres termes, 7,7 millions de personnes, l’équivalent de plus de la moitié de la population belge, ne sont pas en mesure d'acheter de l'eau et de la nourriture, ni d'avoir accès à des soins de santé sans aide humanitaire. En Éthiopie, près de 2,1 millions de têtes de bétail sont morts depuis le début de l'année 2020, ce qui laisse des millions de communautés pastorales déjà affectées par le conflit sans sources de revenus.

Pendant ce temps, notre monde envoie littéralement des milliardaires dans l'espace. Comment pouvons-nous encore croire que les gouvernements prennent cela au sérieux ? Depuis mon retour en Belgique, j'ai vraiment honte. Comment justifier ce manque d'attention auprès de mes collègues et des communautés que j'ai rencontrées en Somalie ?

Vous pourriez penser que la famine en Afrique de l'Est n'est pas notre problème. Eh bien, vous ne pourriez pas vous tromper davantage. Il est de notre responsabilité à nous aussi d'empêcher une famine en Afrique de l'Est. Pourquoi ?

L'Éthiopie, la Somalie, le Soudan du Sud et le Kenya ne sont responsables que de 0,1 % des émissions mondiales actuelles, alors que les pays riches et industrialisés, dont la Belgique, ont contribué à environ 92 % des émissions historiques excédentaires et à 37 % des émissions actuelles. Une nouvelle étude d'Oxfam intitulée "Footing the Bill" révèle que les besoins de financement des appels humanitaires des Nations unies liés à des conditions climatiques extrêmes sont huit fois plus élevés aujourd'hui qu'il y a 20 ans. Les crises climatiques sont également de plus en plus inattendues, longues et se produisent de manière cyclique.

De plus, le risque de famine en Afrique de l'Est n'est pas une information nouvelle. Les gouvernements nationaux, les organisations locales et internationales humanitaires tirent la sonnette d'alarme sur cette crise depuis deux ans. Nous avons observé des décès inhabituels d’animaux, une diminution du nombre de jours de pluie, des pluies imprévisibles et des vents violents, une augmentation des températures, des pénuries de nourriture et d'eau, une montée en flèche du nombre de personnes contraintes de quitter leur foyer et une explosion des prix. Tous les indicateurs étaient là, mais ils ont été largement ignorés. Si ces derniers avaient été pris au sérieux, nous ne serions pas en train de tenter d’éviter la famine avec un financement insuffisant. La communauté internationale savait comment prévenir la souffrance et la famine, mais une fois de plus, elle n'a pas agi suffisamment tôt.

Ainsi, au lieu d'agir à temps, le monde attend que des images d'enfants mourants refassent surface. Nous attendons de voir des animaux mourir et des personnes perdre leurs revenus. Nous comptons des millions de personnes qui se retrouvent dans une situation de faim et de pauvreté extrêmes. De quoi le monde a-t-il besoin de plus pour se réveiller et agir ? Cette crise n'est-elle pas assez "sexy" pour faire la une des journaux ? La faim ne devrait pas exister au 21e siècle, et encore moins la famine. C'est une responsabilité morale et politique de prévenir la faim et la souffrance humaine. La famine est un échec politique extraordinaire car il est possible de l'arrêter.

En 2017, la famine en Somalie a été évitée grâce à un large soutien financier et une visibilité incontestable. En effet, ce ne sont pas les ressources qui manquent au monde, mais le courage politique d'agir.

C'est pourquoi nous ne devrions pas seulement davantage en parler. Nous avons besoin de financements immédiats pour sauver des vies. Nous devons repenser les systèmes alimentaires qui existent aujourd'hui car tout le monde devrait avoir le droit d'accéder à la nourriture. Nos hommes et femmes politiques, nos donateurs et nos entreprises privées doivent être tenus pour responsables. Ils doivent accorder une visibilité a toutes les crises, et y répondre sans discrimination, en accordant la même valeur à toutes les vies. Il est impératif qu’ils agissent tout de suite. Nous ne pouvons pas attendre un jour de plus pour lutter contre la famine.