Internet nous utilise

Google est aujourd’hui une des entreprises les plus riches du monde, or personne d’entre nous n’a jamais payé une facture pour avoir utilisé ses services. Mais d’où vient alors tout leur argent ?

Contribution externe
Internet nous utilise
©Cartoonbase

Une carte blanche de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise (1)

La page d’accueil de Google est d’une simplicité remarquable. Pas de publicité, pas de message inutile, pas de mot de passe à introduire ou autres conditions à accepter. L’écran est blanc, épuré, minimaliste, réduit à l’essentiel, c’est-à-dire à un long rectangle horizontal dans lequel un petit curseur clignote patiemment en attendant que vous tapiez quelque chose. Demander une information à Google est aussi simple que mettre une lettre à la poste. Ce n’est sans doute pas un hasard si la page d’accueil de Google ressemble à une boîte aux lettres…

Mais la comparaison avec le service postal s’arrête là. Car Google ne connaît pas le concept d’enveloppe, c’est un peu comme si tout le courrier était ouvert. Pas grave me direz-vous, puisqu’avec Google on ne s’écrit qu’à soi-même. Détrompez-vous. Quand vous postez une demande sur Google, vous écrivez beaucoup de choses à beaucoup de monde. Pas grave me direz-vous, vos recherches personnelles n’intéressent personne. Détrompez-vous. Google a compris l’intérêt d’accumuler des informations sans intérêt.

Google transforme une masse d’infos en or massif. La montagne d’or vaut environ mille milliards d’euros. Google est aujourd’hui une des entreprises les plus riches du monde or personne d’entre nous n’a jamais payé une facture pour avoir utilisé ses services. Mais d’où vient alors tout leur argent ?

Google a réussi là où les alchimistes ont toujours échoué et a mis au point une recette infaillible pour transformer l’anodin en précieux, pour donner de la valeur à ce qui n’en n’a pas.

Cette recette a pour nom algorithme. Mais comment fonctionne-t-il ?

Cette question m’obsède.

Homme de paille et femme de ménage

Ce matin, j’ai fait une petite expérience. J’ai tapé “homme” dans le rectangle horizontal. Avant même d’avoir le temps de valider ma demande, voilà que l’algorithme me fait déjà des suggestions pour continuer ma recherche ! Les trois premières furent “homme de Vitruve”, “homme de Cro-Magnon” et “homme de paille”. Un peu surprenant quand même, non ?

Ensuite, j’ai tapé “femme” Les trois premières suggestions furent cette fois “femme d’aujourd’hui”, “femme fatale” et “femme de ménage” ! Petit malaise quand même, non ?

Et si vous faites la même expérience, vous n’aurez pas les mêmes réponses que moi. Et si moi je refais l’expérience demain, les suggestions ne seront probablement pas les mêmes.

Mais comment donc fonctionne cet algorithme ?

Personne ne le sait. Même ceux qui l’ont développé ne comprennent plus toujours ses réactions !

Les algorithmes sont omniprésents, mais ce sont des boîtes noires, opaques, occultes. Et celui de Google n’est pas le seul. Prenons Facebook auquel un tiers de l’humanité est connecté. Jamais dans l’histoire du monde il n’y a eu de sources d’informations plus importantes que son fil d’actualité. Mais comment donc fonctionne cet algorithme ? Pour décoder – un peu – le code, certains ont fait des tests plus ambitieux que le mien.

Mat Honan, journaliste au magazine Wired, a ainsi fait une expérience particulièrement instructive. Pendant deux jours il a, sur Facebook, “liker” TOUT. Systématiquement, invariablement, imperturbablement, il a cliqué et cliqué encore pour dire qu’il aimait tout, absolument tout.

Son fil d’actualité fut immédiatement envahi par un tsunami de messages extrêmes, il perdit le contrôle de ce qui se passait, certains de ses amis lui en ont voulu, il eut même peur des conséquences, mais il en apprit plus sur le fonctionnement de l’algorithme que quiconque avant lui.

Un incendie, six réactions

Lors des dernières élections européennes de 2019, des étudiants en journalisme de Sciences Po ont créé six profils d’électeurs imaginaires très actifs sur Facebook, un pour chacun des six partis principaux. Très vite ils constatent à quel point les six fils d’actualité traitent différemment de la même actualité !

Un mois avant les élections, la cathédrale Notre-Dame prend feu. Rien à voir avec la politique. Et pourtant, voilà les faux électeurs alimentés “sur mesure”. Sur le profil du Républicain on pleure le sort des chrétiens et de leurs églises, sur celui du faux insoumis on critique les milliardaires qui donnent de l’argent, le faux gilet jaune apprend que Macron se réjouit de voir l’attention des électeurs détournée et, sans surprise, le fil d’info Rassemblement National évoque un acte terroriste probablement d’origine musulmane…

En résumé, quand on parle de “données”, il ne faut pas confondre

- celles que l’on communique consciemment (nom, date de naissance etc.) chaque fois que l’on fait une démarche administrative ou commerciale.

- les données que l’on communique inconsciemment, par exemple quand on clique “j’accepte” sans comprendre vraiment ce que l’on accepte…

- Celles que les autres donnent sur nous en nous “taguant”, en nous “retwittant” et en nous “forwardant” ce qu’ils pensent nous intéresser.

- les “meta-données” rendues possible par le traitement massif de toutes les traces que l’on laisse dès qu’on se connecte, les fameux cookies.

Ce quatrième groupe constitue l’essentiel de ce que l’on a baptisé Big Data. Des millions d’informations anodines s’y transforment en fichiers qui se vendent bien cher ! Si vous inventez une pilule qui rend les petits chiens fluorescents, pas de problème pour en faire un succès commercial, car Big Data pourra vous fournir la liste des personnes qui ont un chihuahua ET qui ont peur du noir.

Le RGPD, le règlement général sur la protection de données, est une bonne initiative, mais ne traite que de la première catégorie des données. Il doit être complété par un RGTA, un règlement général sur la transparence des algorithmes.

(1) Luc de Brabandere donnera une conférence “Internet, comment discerner le vrai du faux ? “à Bruxelles (Auditoire Lacroix, avenue Mounier, 51 à Woluwé-Saint-Lambert) le jeudi 15 septembre à 14h dans le cadre de la rentrée académique de l’UDA (Université des Ainés). Conférence ouverte à tous. Renseignements et inscriptions : www.uda-uclouvain.be ou 02/764 46 96 ou par mail à cgf@uda-uclouvain.be