L'opinion majoritaire ne peut pas décider de tout

Le choix du plus grand nombre est bien utile en démocratie, il permet de faire des choix, mais il n’est pas apte à établir ce qui relève de la vérité, du bon, ou du beau.

Contribution externe
L'opinion majoritaire ne peut pas décider de tout
©FLEMAL JEAN-LUC

Une carte blanche de Frédéric Close, Magistrat émérite.

La recherche d’un consensus répond à un souci égalitaire, celui de donner la parole à tous pour que chacun puisse s’exprimer. Encore faut-il que le sujet concerné soit susceptible d’un débat décisif…

À moins qu’elle ne soit spécialement qualifiée, la majorité équivaut à un nombre d’avis supérieur à celui de la moitié de ceux qui sont émis. Elle est une règle mathématique indiscutable. Elle emporte la décision dans toute assemblée délibérative ; en démocratie, elle est la voix du peuple. Ainsi la loi du plus grand nombre est-elle sans aucun doute la meilleure (ou du moins la moins mauvaise), lorsqu’il s’agit de "choisir".

Mais il est bien des domaines où la liberté de choix est inexistante. Qu’on le regrette ou non, l’être humain n’est pas - ou pas encore - maître du climat ou encore du temps qui passe et ne revient jamais. Ainsi en va-t-il aussi de ce qui relève des sens, des sentiments, de la réflexion ou encore de la confiance, bref de tout ce qui est profondément personnel. Ici, il n’est pas possible de décider à la place d’autrui ce qu’il doit penser, ce qui lui convient ou lui déplaît. Que l’être humain le veuille ou non, il n’est donc en son pouvoir ni de commander aux forces de la nature qui font la pluie ou le beau temps ni de réagir à la place d’un autre quand il s’agit, par exemple, de s’émouvoir, de se réjouir, de souffrir, mais aussi d’admirer ou de détester, d’aimer ou de haïr.

Lorsque, dans une famille, la plupart des parents et enfants aiment le boudin noir, il est évidemment possible de l’imposer au menu. Voici toutefois qui ne pourrait suffire à changer les goûts du Papa ou du petit dernier… qui continuera à en avoir horreur ! La décision est collective mais l’appréciation reste individuelle ; la première est légitime mais reste sans incidence sur la seconde.

La vérité n’est pas objet de référendum

Tout le monde sait cela, tant cela semble évident. Et pourtant, il est dans l’air du temps de "décider de tout pour chacun". Nos dirigeants, nos penseurs et à plus forte raison nos publicitaires et nos commerciaux ont, en effet, tendance à nous vouloir tous semblables… C’est l’époque du politiquement correct, de l’écologiquement inacceptable, de la mode universelle et, en définitive, de la pensée unique. Ces phénomènes d’opinion ne sont jamais que le reflet, tantôt d’une solution de facilité consistant à écarter tout gêneur, tantôt d’un désir de puissance visant à contraindre les autres à agir et penser selon nos propres vœux.

Or, quel que soit le problème, une collectivité pourra décider demain le contraire de ce qu’elle décide aujourd’hui. Les avis varient en effet dans le temps ; ils s’adaptent aux circonstances mais pas seulement… Ceci démontre, si c’était nécessaire, qu’aucun "choix" ne peut être absolument déterminant, que son exactitude est tout au plus contingente et relative. Autrement dit, le consensus n’aboutit pas nécessairement à la solution parfaite, à la découverte de ce qu’il est convenu, selon le cas, d’appeler la vérité, le bon, le beau ou le bien. Il peut parfois approcher l’idéal, mais il peut tout aussi bien s’en écarter radicalement ! Les transcendantaux échappent d’ailleurs aux critères arithmétiques ; pas plus que la morale qu’ils génèrent, ils ne pourraient faire l’objet d’un référendum ni se soumettre au verdict des sondages d’opinion.

En résumé, il est des questions fondamentales de l’existence qui sont à ce point personnelles qu’elles ne pourraient être résolues de manière identique pour tous ni ne pourraient se régler définitivement par consensus. Elles relèvent de la conscience de chacun. L’erreur serait de considérer qu’il convient toujours de penser et d’agir comme le font ou le décident la majorité des gens. Respectons la décision majoritaire pour ce qu’elle est, soit celle du plus grand nombre ; gardons toutefois notre esprit critique et exerçons, si nécessaire, nos objections de conscience. Là où ils existent, la vérité, la beauté, la bonté et le bien constituent des absolus à ce point élevés et inaccessibles qu’ils ne pourraient être altérés, corrompus ou infirmés par une approche somme toute statistique…