Bolsonaro va-t-il organiser un coup d'État?

Au Brésil, Bolsonaro et Lula da Silva s’affronteront dans les urnes le 2 octobre prochain dans le cadre des élections présidentielles.

Contribution externe
Bolsonaro va-t-il organiser un coup d'État?
©AFP

Une carte blanche de James N. Green,professeur d’histoire et de culture brésiliennes à l’Université Brown, ancien président de l’Association des études brésiliennes (2002-04), actuellement le co-coordinateur national du Réseau américain pour la démocratie au Brésil; et dePaulo Abrão,professeur invité au Watson Institute for International and Public Affairs de l’Université Brown, conseiller principal d’Article 19 pour l’Amérique du Sud, avocat chez Ihr Legal.

Le Brésil a récemment célébré le 200e anniversaire de son indépendance (7 septembre). L’histoire de ce bicentenaire est marquée par une oscillation constante entre démocraties et dictatures. Et le pays a désormais découvert, au cours des quatre dernières années, que la dictature n’était pas le seul moyen d’anéantir une démocratie. Le coup d’État à l’ancienne, si courant en Amérique latine au siècle dernier, lors duquel des militaires agressifs renversaient un président civil, fermaient le Congrès et censuraient la presse, a été remplacé par un régime hybride contemporain dans lequel un dirigeant autoritaire arrive au pouvoir par un vote démocratique, puis subvertit le système même qui l’a élu.

15 points de retard

L’actuel président du Brésil, Jair Bolsonaro, est un représentant de cette nouvelle école. Cet ancien parachutiste de l’armée, partisan déclaré du coup d’État de 1964 et de la dictature militaire qui a duré jusqu’en 1985, a réussi à être élu président du Brésil en octobre 2018 lors d’un processus électoral atypique dans lequel le président en exercice, Michel Temer, et le chef de la principale opposition politique, Luiz Inácio Lula da Silva, étaient tous deux interdits de candidature. Bolsonaro a reçu près de 58 millions de voix cette année-là, ce qui correspond à environ 55 % de l’électorat. Aujourd’hui, après quatre ans au pouvoir, il tente de se faire réélire.

En l’état actuel des choses, les sondages indiquent que Bolsonaro a 15 points de pourcentage de retard sur Lula da Silva, qui a gouverné le Brésil pendant deux mandats consécutifs, de 2003 à 2011, et qui, bien qu’il ait été condamné à 12 ans de prison pour corruption en 2018, est désormais autorisé à se présenter à l’élection, dans un revirement inattendu. Cela fait suite à une décision par la Cour suprême du Brésil en 2021, qui a décrété que les procès de l’ancien président n’avaient pas été impartiaux et que la procédure officielle n’avait pas été respectée. Le Comité des droits de l’homme de l’ONU a également estimé que les droits politiques de Lula da Silva avaient été violés lors de la procédure initiale.

Bolsonaro et Lula da Silva s’affronteront dans les urnes le 2 octobre. Au Brésil, le vote est obligatoire. L’élection présidentielle se déroule en deux tours, mais si un candidat obtient plus de la moitié des suffrages exprimés valides (c’est-à-dire sans compter les votes blancs et nuls), la victoire est déclarée dès le premier tour. Lula a 47 % du total des votes. Bolsonaro en a 32 %. Si l’on exclut les 6 % de votes blancs et nuls, le leader de la gauche totaliserait 51 %, ce qui serait suffisant pour éliminer la nécessité d’un second tour.

Un négationniste des faits

Mais pour Bolsonaro, rien de tout cela n’a d’importance. Le président brésilien discrédite les sondages d’opinion et la presse. Il a lancé une campagne agressive contre la Justice électorale, qu’il accuse de persécution contre sa campagne. Il attaque les membres de la Cour suprême brésilienne dans des discours de rue incendiaires et affirme que le système de vote électronique au Brésil est frauduleux.

Comme son allié, Donald Trump, il est devenu un négationniste des faits et réagit avec truculence lorsque la réalité lui déplaît. Bolsonaro dit avoir pour livre de chevet une autobiographie écrite par feu le colonel Carlos Brilhante Ustra, un personnage de l’ombre issu de la pègre militaire brésilienne qui commandait la police politique de la dictature de São Paulo et qui, après le retour à la démocratie, a été officiellement qualifié de « tortionnaire » par un tribunal en 2012. Pour Bolsonaro, Ustra incarne des valeurs qui méritent d’être défendues.

La croissance des armes

Bolsonaro a pour habitude de former un pistolet imaginaire avec son index et son pouce, et de tirer en l’air sur ses ennemis, en riant aux éclats. Lors de la campagne électorale de 2018, il a brandi un trépied utilisé par un caméraman comme si c’était un fusil et qu’il tirait des rafales en l’air, devant une foule de partisans. Dans un discours ultérieur, il a déclaré qu’il fallait « prendre les armes », en faisant référence aux membres du PT, le Parti des travailleurs, dont Lula est le leader.

Jusqu’à l’arrivée de Bolsonaro au pouvoir, le Brésil disposait d’une législation restreignant l’accès aux armes à feu, mais il a promulgué l’autorisation de posséder et de porter des pistolets et des revolvers par une série de mesures exécutives. Les partisans du président se sont alors précipités pour acheter des armes et des munitions et, fait révélateur, dans les 16 États où Bolsonaro a remporté le second tour de l’élection présidentielle de 2018, on a constaté une croissance de 320 % des nouvelles armes enregistrées sur cette période.

L’utilisation d’armes s’accompagne d’un risque accru de violence politique. En juillet, un militant bolsonariste a tué par balle un membre du PT dans la ville de Foz de Iguaçu. Le tireur est entré dans la fête d’anniversaire de la victime – un lieu décoré d’étoiles rouges du Parti des travailleurs et de photos de Lula – et a crié « Voilà ce que c’est Bolsonaro », avant d’assassiner le membre du PT devant sa famille.

Et, dans la campagne actuelle, la violence est passée des slogans aux actes. Le président brésilien en est lui-même venu aux mains avec un citoyen, dans la capitale, Brasília, le 18 août dernier. L’homme a filmé Bolsonaro avec un téléphone portable, en traitant le président de « lâche » et de « salaud ». En réponse, le président a brutalement saisi le citoyen par le col, puis a attrapé son bras pour tenter de se saisir de son téléphone portable. Finalement, des agents de sécurité sont intervenus et ont appréhendé le citoyen et son téléphone.

Les cas de violence politique, en particulier à l’encontre des femmes journalistes, des leaders noirs et indigènes, et de la communauté LGBTIQ+, en plus de la criminalité à Foz do Iguaçu, ont fait l’objet de l’attention de différents rapporteurs indépendants des Nations Unies et de la CIDH (Commission interaméricaine des droits de l’homme) qui, dans un communiqué public publié le 29 juillet, a exhorté le gouvernement brésilien à « prévenir la violence, en garantissant des mesures de protection et de sécurité dans le contexte électoral, ainsi qu’en menant des enquêtes relatives à ces faits ».

La corruption du langage

Dans ses discours, Bolsonaro a déclaré qu’il ne voit que trois issues pour son propre avenir : être arrêté, être tué ou gagner les élections. À propos de la prison, il affirme que c’est impossible. La victoire est, selon tous les sondages, peu probable. Reste la mort, que Bolsonaro entretient comme un élément dramatique de son imagerie du « mythe », comme l’appellent ses partisans. Lors de la campagne de 2018, il a été poignardé à l’estomac par un loup solitaire atteint de troubles mentaux. Mais, à des fins politiques, Bolsonaro insiste pour associer cet acte à un prétendu complot de ses opposants, même s’il n’existe aucune preuve allant dans ce sens.

Bolsonaro ne prêche pas ouvertement le retour de la dictature. Sa spécialité est plutôt de corrompre le langage du discours politique pour saper les institutions démocratiques au nom de la défense de la démocratie, d’attaquer la presse et les journalistes au nom de la défense de la liberté d’expression, et de promouvoir la destruction de l’Amazonie et des peuples indigènes au nom de l’intérêt national.

Le scénario que suit le président brésilien n’est pas original et n’a pas été créé au Brésil. Il existe des parallèles, avec leurs propres nuances, dans des pays aussi éloignés et distincts les uns des autres que la Hongrie, la Turquie, l’Inde, les Philippines et les États-Unis, dans lesquels des leaders personnalistes tentent ou ont tenté récemment, chacun à sa manière, de se positionner comme les seuls représentants légitimes d’une classe populaire rancunière contre une élite perverse. Selon cette version de la réalité, la presse libre, les institutions académiques, les artistes, les partis d’opposition, les ONG, les organisations internationales et, enfin, le système judiciaire national lui-même, seraient des ennemis du vrai peuple, et les contrepoids que ces institutions exercent ne seraient pas des expressions légitimes du processus démocratique, mais juste une manière perverse d’empêcher ce vrai peuple d’exercer le pouvoir par le biais de son leader charismatique.

Des intimes de Trump

C’est sur cette plateforme de « faits alternatifs » que Donald Trump s’est levé en 2020 pour vociférer férocement contre le système électoral américain. C’est ainsi qu’il a contribué à pousser sa masse de partisans à prendre d’assaut le Capitole le 6 janvier 2021. L’assaut du Trumpisme contre le processus électoral américain et les institutions démocratiques est devenu un gigantesque étendard de cette nouvelle méthode d’action politique directe, démagogique et autoritaire. Les images de l’invasion du Capitole ont symboliquement planté ce drapeau antidémocratique au sommet de Washington, rendant cette méthode visible de n’importe quel point de la Terre. L’assaut physique contre la démocratie américaine a fini par inspirer, soutenir et encourager d’autres leaders populistes internationaux à suivre un chemin similaire, avec la particularité, dans le cas du Brésil, d’une augmentation sans précédent des militaires d’active et de réserve dans les postes politico-administratifs du gouvernement fédéral. Il s’agit d’une démarche visant à coopter les forces armées dans la sphère du discours putschiste de Bolsonaro.

Le président du Brésil a été l’un des derniers à reconnaître officiellement la victoire du président Joe Biden en 2020. Quatre semaines après que les Américains ont voté, Bolsonaro affirmait encore, dans un discours proche de celui de Trump, qu’il y avait « beaucoup de fraude là-bas », sans fournir la moindre preuve.

Pendant la campagne présidentielle de 2018 et tout au long de son mandat de quatre ans, Bolsonaro et certains de ses fils, représentants de l’extrême droite truculente dans la politique locale, se sont employés à montrer publiquement qu’ils étaient des intimes de Trump et surtout de Steve Bannon. L’un d’entre eux, Eduardo Bolsonaro, qui est député à Brasília, était à Washington la veille de l’invasion du Capitole. On sait peu de choses sur les raisons de ce déplacement.

Bolsonaro va-t-il empêcher sa défaite électorale?

Les autocrates et les figures autoritaires en général séduisent le président brésilien. En Europe, il rend visite et pose pour des photos avec le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, un ultranationaliste d’extrême droite devenu célèbre pour la façon éhontée dont il propage ses discours racistes. Quatre jours seulement avant que la Russie n’envahisse l’Ukraine, Bolsonaro a rendu visite à Vladimir Poutine à Moscou et a déclaré que le Brésil était « solidaire de la Russie ».

L’exaltation de la dictature militaire brésilienne et de ses personnages, la promotion de discours violents et de l’utilisation d’armes à feu, la proximité avec des dirigeants autoritaires et les attaques contre les contrepoids exercés par le pouvoir judiciaire et la presse libre au Brésil, renforcent la crainte que Bolsonaro ne tienne sa promesse d’empêcher sa défaite électorale.

Une alerte sur ce risque a été lancée par une délégation de 20 représentants d’organisations de la société civile brésilienne à Washington du 24 au 29 juillet.

Les inquiétudes américaines

Le voyage de la délégation, organisé par le think tank brésilien WBO (Washington Brazil Office), a attiré l’attention du membre démocrate du Congrès Jamie Raskin, membre de la commission parlementaire chargée d’enquêter sur l’invasion du Capitole. Il a déclaré aux membres de l’entourage qu’il allait se pencher sur les liens internationaux du mouvement antidémocratique dirigé par Trump.

Un autre membre du Congrès engagé dans ce dossier est le sénateur Bernie Sanders qui, le 11 août, a annoncé qu’il recueillait des signatures pour approuver une motion au Sénat suggérant que les États-Unis rompent leurs relations avec le Brésil si Bolsonaro réalise le coup d’État qu’il annonce.

L’administration Biden a elle-même donné des signes clairs qu’elle pouvait exercer des représailles contre le Brésil si Bolsonaro rompait définitivement l’ordre démocratique. Le 27 juillet, lors de la Conférence des ministres de la Défense des Amériques, qui s’est tenue à Brasília, le secrétaire américain à la Défense, Lloyd J. Austin III, a prôné un « contrôle civil ferme de l’armée » et le « rôle approprié de l’armée dans la société démocratique ».

Avant cela, le 18 juillet, l’ambassade américaine à Brasília avait déjà publié une déclaration dans laquelle elle affirmait que les élections au Brésil étaient un « modèle » pour le monde. La manifestation a eu lieu un jour après que Bolsonaro a réuni des membres du corps diplomatique étranger au palais du gouvernement pour présenter des critiques infondées des machines à voter électroniques et de la Justice électorale de son propre pays.

Une pression indispensable

La pression internationale sur Bolsonaro pour qu’il respecte le système électoral et les résultats des scrutins d’octobre est fondamentale pour la survie de la démocratie au Brésil. La présence d’observateurs électoraux de l’OEA (Organisation des États Américains) et de la CPLP (Communauté des Pays de Langue Portugaise) ne suffit pas. Ce qu’il faut, c’est que tous les acteurs internationaux concernés reconnaissent le résultat des scrutins comme un résultat légitime et crédible, et saluent immédiatement le vainqueur des élections, quel qu’il soit.

Il est déjà clair, à ce stade, que Bolsonaro, comme Trump, tente de brouiller le processus électoral, par le biais de fausses informations et en présentant des allégations infondées de fraude aux urnes. Cette stratégie peut avoir pour objectif d’empêcher la possession de tout autre gagnant que lui-même. Ou elle peut servir, comme cela s’est produit avec Trump aux États-Unis, à entretenir la flamme de l’argument fallacieux selon lequel il n’y a pas eu de défaite électorale propre, mais un résultat truqué par les élites pour empêcher la victoire du leader populiste qui passerait, à partir de ce moment-là, pour construire sa tentative d’un nouvel assaut contre la démocratie dans un avenir proche.

Quoi qu’il en soit, la défense de la démocratie dans le plus grand pays d’Amérique du Sud n’est plus un sujet de préoccupation pour les seules forces démocratiques brésiliennes. Si l’intention de Bolsonaro est de faire du Brésil d’octobre 2022 une répétition des États-Unis de janvier 2021, alors il y a une responsabilité internationale partagée.

Le président brésilien connaît l’importance de ses rapports avec d’autres gouvernements et personnalités de l’extrême droite populiste mondiale, et sait comment saper les institutions démocratiques de son propre pays. Il n’y a pas de raison que, d’autre part, les défenseurs de la démocratie dans le monde ne fassent pas de même, et ne clament pas haut et fort que la démocratie brésilienne est importante et que la défense de ces valeurs est une cause qui transcende les frontières.

Le monde a besoin d’un Brésil indépendant, doté d’institutions démocratiques stables, alignées sur les valeurs et les principes du monde occidental, pour contribuer activement aux défis du changement climatique, et redevenir un pays modèle dans la lutte mondiale contre la pauvreté et les inégalités sociales.