Après le slow-food et le slow-sex, le "slow heat" ?

Une carte blanche de Jean-Yves Saliez, Ingénieur, Ex secrétaire général d’Inter-Environnement Wallonie, Ex chef de cabinet.

Contribution externe
Voici une complexe adaptation aux frimas à venir qui ne devrait plus exister avec le très ergonomique chauffage localisé.
Voici une complexe adaptation aux frimas à venir qui ne devrait plus exister avec le très ergonomique chauffage localisé. ©SHUTTERSTOCK

Poutine a coupé le gaz. Cet hiver, il n’y en aura peut-être pas assez d’énergie pour chacun des étages de notre société (ménages, entreprises, bâtiments publics). Et si, réellement, la quantité d’énergie disponible pour se chauffer n’est pas suffisante, payer plus cher n’y changera rien : quand il y a pénurie, quand le magasin est vide, même avec beaucoup d’or, il n’y a rien à ramener à la maison.

La question n’est alors plus « comment alléger les factures ? » mais devient « comment faire avec moins d’énergie ? ».

Des réponses existent, jugées plus ou moins (dés)agréables selon les tempéraments, telles que : réduire la vitesse sur autoroute à 100 km/h (ce qui réduit la consommation, donc indirectement réduit la tension sur les marchés de carburant), chauffer sa maison à max 19°C, ou encore l’isoler fortement pour en réduire la consommation à quasi rien.

N’en déplaise à ceux que ces mesures dérangent, si réellement il y a pénurie énergétique, que l’équilibre des marchés est durablement perturbé, que le climat s’emballe, ces mesures seront utiles, mais sans doute insuffisantes, ou difficilement praticables à grande échelle pour certaines (budgets d’investissements nécessaires). La bonne nouvelle est qu’il existe une stratégie d’action complémentaire, de prime abord surprenante mais efficace, baptisée « slow heat ». Elle est actuellement testée en Région bruxelloise dans un programme de recherche appliquée (2020-2024) coordonné par l’UCLouvain (slowheat.org).

Back to basics

Le raisonnement, très simple, est de revenir aux sources du problème : le but de toute stratégie de chauffage est de créer du bien-être… dans nos corps ; « d’avoir bon », comme on dit chez nous. Chauffer un bâtiment, c’est-à-dire les murs et l’air intérieur, est un des moyens pour y parvenir, mais il en existe d’autres, qui étaient largement appliquées chez nous avant les années 50, avant que des techniques de toutes sortes ne viennent envahir nos bâtiments ; et que l’on retrouve encore à de nombreux endroits de la planète aujourd’hui. Il ne s’agit pas de retourner à l’âge de la bougie, pour autant. Il s’agit de s’inspirer de ces excellentes stratégies de « chauffage localisé ».

Quelques exemples : dans une salle de bain, qui n’est utilisée en réalité que 30 minutes par jour, l’usage intermittent d’un radiant moderne de 600 watt, sorte de grande plaque blanche esthétique chauffante placée au mur et disponible sur le marché, permet d’être confortable, sans chauffer (inutilement) toute la pièce 24h/24. Je l’ai testé pour vous. Le même raisonnement s’applique pour les postes de bureau, dont il est possible de rendre le mobilier irradiant, donnant un réel confort sans chauffer toute la pièce. Certains testent des chaises chauffantes, et même des vêtements dans lequel des résistances sont mêlées aux tissus, apportant les précieux kWh au plus près du corps. En trois clics, de plus, tout cela est déjà disponible sur le net (mais il est vrai, pour le moment, plutôt dans des versions de loisir, de luxe, ou de gadget).

La diminution de consommation énergétique est spectaculaire, sans aucuns lourds travaux d’isolation, car chaque degré en moins sur le thermostat, on économise entre 5 et 10% d’énergie pour le chauffage (expertises.ademe.fr). La stratégie du chauffage localisé pourrait donc induire une économie d’énergie de 30% voire davantage par rapport à un chauffage classique, et ceci en tenant compte de l’énergie consommée par les sources de chaleur locales (slowheat.org).

En fonction des situations, l’avantage sera plus ou moins marqué. Ainsi, plus l’espace est grand pour un nombre réduit d’occupants, et plus le chauffage localisé est intéressant par rapport au chauffage classique. Le chauffage localisé est aussi davantage efficace là où les plafonds sont hauts. Il permet également de profiter d’un plus grand renouvellement d’air, d’ouvrir les fenêtres de temps en temps, avec bien moins de pertes d’énergie, et donc de profiter d’un intérieur plus sain. La qualité de l’air intérieur est devenue une source d’inquiétude croissante, à cause de polluants chimiques s’exhalant de nos objets industriels, mais aussi dans un contexte de pandémie.

Notre corps se nourrit aussi de sensations

Contrairement à l’impression première, le slow heat peut même être une amélioration de notre confort. En effet, les normes internationales de confort observent que même en cas de température “parfaite”, au maximum 80% des utilisateurs sont en réalité satisfaits. En d’autres termes, en utilisant un chauffage « moderne », une personne sur cinq aura trop chaud ou trop froid dans le meilleur des cas. A contrario, dans un lieu chauffé par des sources de chaleur locales, les occupants plus actifs ou mieux habillés préféreront se placer dans une zone plus fraîche, alors que ceux au repos, moins habillés ou plus sensibles au froid, choisiront un microclimat plus chaud. 100% des occupants pourrait trouver un environnement idéal.

Une telle approche ne met pas fin pour autant aux stratégies d’isolation. Elle suggère plutôt qu’une approche hybride, pour partie d’isolation, pour partie de « slow heat » (avec un chauffage ambiant de fond à 16°C et des sources de chaleur ponctuelles), est vraisemblablement une combinaison gagnante pour notre indépendance énergétique, nos finances publiques et privées, et notre lutte contre les changements climatiques.

De plus, en fait, « avoir chaud dans une maison froide », c’est davantage satisfaisant que de rester baigné dans une ambiance uniforme et tiédasse, sans sensations. Car notre corps demande et se nourrit aussi des sensations. Le toucher, mais aussi le chaud, le froid, des variations, cela nous rend vivants. Le fait de pouvoir choisir, ajuster l’environnement à ce qui est confortable pour soi-même, est aussi un élément de satisfaction.

Bien entendu, si ce changement d’approche dérangera quantité de personnes et d’institutions, heureusement, tout ceci n’est que fiction : tout sera rétabli comme « avant » pour l’hiver 2023-24.

Mais en sommes-nous si sûrs ? Et puis, quand c’est slow, c’est bon...