Vivre sa mort

J'avais quinze ans. J'ai été voir "A bout de souffle". Godard bouscule les codes, retourne les tables et réécrit le cinéma. Il fait dire à son héros "Je préfère le néant. Le chagrin, c'est un compromis". Godard a choisi sa mort, comme il a choisi sa vie.

Contribution externe
Vivre sa mort
©AFP

Une carte blanche de Paul Delaby, auteur du roman Charles.

Je suis né en 1961. J'avais quinze ans. Un adolescent débutant. Un enfant sage, pas modèle, sage. Une famille bourgeoise, mais pas trop, catholique, mais pas trop, conservatrice, mais pas trop. Avec des codes, des valeurs morales, des sentiments partagés. La morale ou l'éducation donnée par les parents, l'école. Des guides, parfois même des rails. Ça devient aussi les tabous, les interdits. La subjectivité du bien et du mal.

Le cinéma de papa est mort

Féru de cinéma, surtout français et italien, c'est bien normal que j'aille voir ce film. A sa sortie dans la France de de Gaulle et de Debré, il est interdit au moins de 18 ans. En Belgique ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Ce qui est sûr, c'est que je n'ai pas cet âge sensé adulte quand je vais voir A bout de souffle. Godard ! Il bouscule les codes, tourneboule ma conception de la morale. Seberg-Belmondo ? Plus rien à voir avec Arletty-Jouvet, Morgan Gabin, Schneider-Delon. Une autre histoire d'amour. Depuis l'enfance, j'en suis à cette moralité cinématographique des bons et des méchants, des cow-boys et des indiens, des soldats américains et des japs, du gendarme et du voleur … Il retourne la table des certitudes, des évidences. Mais surtout, il réécrit le cinéma. Jongle avec les images, mais aussi avec les mots décortiqués et les citations actualisées, revisitées. Il descend dans la rue, nous côtoie, nous interpelle. "Si vous n'aimez pas la mer, …". Plus rien de figé, plus de théâtre filmé, plus de décors, le cinéma de papa est mort. Le néo-réalisme italien tant aimé l'a fait, mais plaidant une cause, valorisant les défavorisés. Pas de message chez lui. Une critique, tout au plus.

On sympathise tous avec ce truand

J'ai 15 ans, j'ouvre tout grand les yeux sur le "héros" du film, ce mec décomplexé, cigarette au bec, casquette ou chapeau, veston ouvert et pantalon flottant, son allure, sa façon de marcher … décontracté. On sympathise tous avec ce truand qui a abattu un flic, de sang froid, ce sexiste tendre avec cette garçonne qu'il maltraite. Qu'il aime. "Un bon film, c'est un bon scénario", explique Truffaut, auteur du scénario initial, en paraphrasant Hitchcock. Mais Godard se l'approprie et le chamboule. Un scénario court, un support. Deux fois rien et tout. Une narration autre qui questionne autant le cinéma que la littérature. C'est peut-être la première fois que l'apparente légèreté rejoint l'art.

"Tu préfères le chagrin ou le néant?"

J'ai 15 ans, je découvre le cinéma, l'écriture, la vie et Paris ! Je renais, je nais. Je retourne rue Campagne Première. J'espère quoi ? La silhouette tracée à la craie sur le sol de Michel Poiccard abattu ? Il m'a ouvert les yeux sur une certaine modernité et ne me quittera plus. J'ai vu, couru voir les autres. En deux ou trois ans, Une femme est une femme, Le petit soldat, Vivre sa vie, Les carabiniers. J'ai 18 ans quand je vois Le Mépris. La musique répétitive, lancinante de Georges Delerue raisonne encore dans ma tête qu'il m'arrive dans mes pensées, de peindre en bleu et d'entourer de bâtons de dynamite jaunes et rouges, rien que pour être en osmose avec Pierrot. "Je m'appelle Ferdinand", comme Céline, et alors m'apparaît Anna Karina, comme deux prénoms, si familiers, elle m'est proche. Je repense alors à Patricia, l'américaine, qui demande à Michel, citant Faulkner, s'il préfère le chagrin ou le néant. "Je préfère le néant. Le chagrin, c'est un compromis". J'arrête là. Il est mort. Il a choisi sa mort, comme il a choisi sa vie. Je suis vivant, j'ai choisi le compromis : vivre sa mort.