J'ai 49 ans, je suis chercheur d'emploi. Suis-je condamné à rester une ressource humaine compétente, inutilisée et inutile?

Je m'appelle Vincent, j'ai 49 ans et je suis sans emploi. Je constate que je suis une ressource humaine sur un marché auquel je n’ai pas accès. Alors, quel est mon problème? Est-ce parce que j’ai 49 ans ? Parce que je ne dispose pas de relais personnels ? Parce que je ne postule pas assez loin? À l’aube de mes 50 ans, je ne pense pas être une ressource périmée.

Contribution externe
J'ai 49 ans, je suis chercheur d'emploi. Suis-je condamné à rester une ressource humaine compétente, inutilisée et inutile?
©Pixabay

Par Vincent Jadot, chercheur d'emploi, diplômé de l'UNamur et de l'UCLouvain

Nom : Vincent Jadot. Âge : 49 ans. Diplômes universitaires : master en philologie romane (UNamur&UCL) - bac en psychologie, mention : distinction (UCL) - AESS (agrégation de l’enseignement secondaire supérieur) en français, mention : grande distinction (UCL). Situation professionnelle : sans emploi. Voici, en quelques lignes, une présentation de ma situation économique.

Durant l’année précédant mon agrégation, j’ai postulé partout (de la Croix-Rouge en passant par l’Inno). Sur plus de cent CV envoyés suite à des offres d’emploi, je n’ai pas reçu de réponses positives. Quand l’emploi était adapté à mes capacités intellectuelles, je ne recevais pas de réponse positive voire - la plupart du temps - pas de réponse. Si l’emploi ne nécessitait pas de diplôme, il m’était répondu que j’étais trop qualifié. Un employeur public a même modifié ses critères de recherche pour que je ne puisse me présenter à l’entretien !

Depuis, j’ai réussi haut la main l’agrégation comme professeur de français. J’ai postulé comme professeur de français durant deux ans dans un rayon maximal de 120 kilomètres (aller-retour). Sur cette période, je n’ai trouvé que 29 postes dans ce périmètre : des emplois à durées très courtes et souvent à temps partiel. Qu’à cela ne tienne, j’ai postulé à chaque fois. Sur les 29 établissements auxquels j’ai répondu positivement, trois m’ont offert quatre remplacements pour une durée totale de deux mois et demi (à Liège et dans la banlieue de Charleroi). Depuis juin, je n’ai pas reçu une réponse (même négative).

À chaque rentrée, la même rengaine sort des machines de presse : "l’enseignement est en pénurie". À chaque sortie politique, les mêmes leitmotivs libéraux sont martelés : "les personnes sans travail sont des fainéantes : il est temps d’en finir avec l’assistanat" ; "il est primordial de récompenser ceux qui méritent" ; "l’individu est seul responsable de sa situation sociale et économique".

Mes conclusions personnelles et factuelles vont à contresens de ces stéréotypes. Il n’y a pas de pénurie dans l’enseignement pour les professeurs de français. La plupart des personnes à la recherche d’un emploi (enseignement ou autres domaines), même qualifiées, n’en trouvent pas sans l’aide d’un réseau : le marché est saturé.

En désespoir de cause, j’ai envoyé un courrier à la ministre de l’Éducation, Caroline Désir, en lui expliquant ma situation et en lui demandant comment je pouvais obtenir un poste de professeur. Pour toute réponse, j’ai obtenu les sites internet que je consultais déjà.

Alors quel est mon problème ? Est-ce parce que j’ai 49 ans ? Parce que je ne dispose pas de relais personnels ? Parce que je ne postule pas assez loin ?

Je n’ai pas de réponse à ces questions. Tout ce que je constate, c’est que je suis une ressource humaine sur un marché auquel je n’ai pas accès. À l’aube de mes 50 ans, je ne pense pas être une ressource périmée. Je ne comprends pas le besoin de connaître telle ou telle personne pour obtenir un emploi : je pensais que les diplômes certifiés par les universités étaient une garantie suffisante pour l’engagement contractuel. Enfin, dépasser 120 kilomètres journaliers me coûte extrêmement cher en temps et en essence, d’autant qu’un professeur preste vingt périodes sur cinq jours à temps plein et, a fortiori, beaucoup moins à temps partiel. Est-ce donc bien raisonnable tant humainement qu’écologiquement d’effectuer des trajets encore plus longs pour ne dispenser qu’une heure, deux heures de cours ?

La situation des professeurs demandeurs d'emploi est d'autant plus absurde que le décret de base de l'enseignement nous enjoint de développer un enseignement basé sur des valeurs en opposition à celles du tout-puissant marché de l'emploi : "promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves ; amener tous les élèves à s'approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle ; préparer tous les élèves à être des citoyens responsables, capables de contribuer au développement d'une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures ; assurer à tous les élèves des chances égales d'émancipation sociale" (décret Missions, article 6).

Il serait donc temps de dissocier le travail du salaire. Des propositions pertinentes de Bernard Friot, sociologue et économiste, professeur émérite à l’université Paris-Nanterre, et de Frédéric Lordon, philosophe et économiste, directeur de recherche au CNRS, offrent des perspectives pour sortir de la logique de marché de l’emploi afin que toute personne qui possède les qualifications nécessaires puisse travailler et s’épanouir.

En attendant le jour béni où ces propositions seront mises en pratique, il me reste à survivre financièrement dans un monde économique qui ne peut ou ne veut pas valoriser mes compétences. Alors, dites-moi : suis-je condamné à demeurer une ressource humaine compétente, inutilisée et inutile?