Identité wallonne : PS, où vas-tu ?

Le ministre Dermagne se revendique d’un "régionalisme ouvert et chaleureux". Quelle est la différence avec le "nationalisme inclusif" de la N-VA ? Avec des noms différents, les deux risquent de mener la Belgique vers un système de moins en moins stable et cohérent.

Contribution externe
Identité wallonne : PS, où vas-tu ?

Une carte blanche de Frédéric Amez, Vice-président de B Plus, mouvement pour une Belgique fédérale, efficace et solidaire.

Comme il est d’usage, le week-end des Fêtes de Wallonie fut propice aux déclarations politiques plus ou moins judicieuses sur la Wallonie, son état présent et son avenir. Les propos tenus par plusieurs élus socialistes ces derniers jours méritent plus particulièrement l’attention.

La fibre wallonne du Parti socialiste est tout sauf une nouveauté. Depuis des décennies, les principaux ténors wallons du mouvement sont proches du PS. Fort de ses scores électoraux dans le sud du pays, le PS a aussi toujours pris à cœur la défense des intérêts wallons, ou en tout cas de ce qu’il concevait comme tels. Même divisé entre "régionalistes" et "communautaristes", le PS a toujours affiché une sensibilité particulière pour les revendications wallonnes. C’est ainsi qu’il a participé à toutes les réformes de l’État transférant compétences et moyens de l’autorité fédérale vers les entités fédérées. C’est ainsi aussi que dans ce cadre, il s’est toujours opposé à toute hiérarchie entre les lois (fédérales) et les décrets (régionaux et communautaires).

En 2022, le PS représente encore à peine 25 % des Wallons. Force est de constater que pour beaucoup de ses élus, c’est encore à lui qu’il appartient de parler au nom d’une "nation wallonne" qu’ils n’osent pas nommer comme telle. Et ceci n’est pas toujours rassurant pour qui est attaché à une Belgique fédérale, efficace et solidaire.

Déclarations récentes

Les dernières semaines ont été émaillées de propos pour le moins inquiétants de plusieurs mandataires socialistes wallons. Dans une interview exclusive accordée à B Plus, le secrétaire d'État Thomas Dermine déclare à juste titre que plaider pour le statut quo institutionnel n'est pas de nature à pérenniser la Belgique. Il propose l'instauration d'une circonscription fédérale et la refédéralisation de certaines compétences comme le Commerce extérieur. On se demande cependant pourquoi il croit bon d'ajouter que "la N-VA ne souhaite pas la fin de la Belgique", alors que ceci est la raison d'être de ce parti ; peu importe que le "confédéralisme" serve ou non d'étape intermédiaire dans le processus.

Lors de ce week-end de Fêtes de Wallonie, voici que le président du gouvernement wallon Elio Di Rupo, ancien Premier ministre, en appelle sur les ondes de la RTBF à renforcer l'identité wallonne. Dans La Libre , le vice-Premier ministre Pierre-Yves Dermagne se déclare quant à lui plus régionaliste que jamais et en appelle à l'imitation par les autorités wallonnes des résolutions par lesquelles le Parlement flamand fixait ses exigences en matière de réforme de l'État en 1999.

Obsession identitaire

Les fédéralistes de ce pays ont le droit d’être inquiets devant ces déclarations. Au nord du pays, un gouvernement dirigé par un nationaliste avéré consacre des moyens à l’élaboration d’un "canon flamand" censé définir ce qu’il faut savoir (et penser ?) de l’histoire de la Flandre, comme si celle-ci pouvait se penser en dehors de l’histoire de la Belgique. À juste titre, beaucoup s’inquiètent de tels projets visant à affirmer, voire à imposer, une identité exclusivement régionale.

Si "affirmer l'identité wallonne" doit se comprendre comme "faire un choix clair en faveur des Régions plutôt qu'au profit de la Communauté française", il s'agit d'un choix politique qui ne ravira pas tout le monde, mais qui a le mérite de trancher un débat dans lequel le monde politique francophone s'enlise depuis trop longtemps. Si l'affirmation de l'identité wallonne doit se comprendre comme la revendication unilatérale d'encore plus d'autonomie politique ou symbolique pour la Wallonie, il est temps de tirer la sonnette d'alarme.

Identités régionale et fédérale

Il est de la nature du fédéralisme de faire coexister différentes identités. Il est aussi de sa nature de considérer que les identités ne sont pas exclusives : on peut être à la fois namurois et belge, wallon et brabançon, bruxellois et francophone, bruxellois et néerlandophone, et surtout : wallon et belge. Vouloir imposer la prééminence d’une identité sur l’autre est un jeu dangereux.

On ne peut qu’encourager l’affirmation d’une identité wallonne qui tendrait, comme le souhaite le ministre Dermagne, à rassembler les forces vives de cette région autour d’un projet collectif de redressement économique. Le redressement économique de la Wallonie est une nécessité pour tous : pour les Wallons eux-mêmes d’abord, mais aussi pour l’ensemble des Belges. Ni les Bruxellois, ni les Flamands n’ont intérêt à une Wallonie faible et désargentée. Mais dans un fédéralisme bien compris, l’autonomie des composantes fait partie d’un équilibre général garantissant aussi la cohérence de l’ensemble et l’efficacité de l’autorité fédérale. Or, ce dernier aspect ne semble pas retenir l’attention du ministre de l’Économie et du Travail.

Nationalisme et régionalisme

Si l’identité wallonne à renforcer est une simple réaction à l’identité flamande et prend des allures anti-belges, elle ne fera rien d’autre qu’alimenter les tensions communautaires et ne servira personne, si ce n’est les intérêts de quelques séparatistes. Si elle s’accompagne d’une réelle volonté de réformer l’État fédéral pour le rendre plus efficace comme le suggère Thomas Dermine, cette évolution peut être saluée.

Quand le ministre Dermagne prétend ne pas vouloir la fin de la Belgique et se revendiquer d'un "régionalisme ouvert et chaleureux", on se demande toutefois quelle est la différence avec le "nationalisme inclusif" prêché par la N-VA. Avec des noms différents, les deux risquent de mener la Belgique vers un système de moins en moins stable et cohérent, avec de plus en plus de possibilités de blocage. Les récentes crises sanitaire et énergétique nous ont pourtant montré combien en des temps difficiles, la cohérence des décisions et l'unité de commandement sont cruciaux.

Pacte pour la Belgique

Le Parti socialiste fait partie des neuf partis politiques ayant souscrit au Pacte pour la Belgique rédigé par B Plus le 17 décembre 2019. Par cette signature, il a formellement rejeté le séparatisme et le confédéralisme. Il s’engage aussi à donner à l’autorité fédérale les moyens d’agir lorsque les entités fédérées ne sont pas en mesure de le faire, et à renforcer la collaboration entre entités fédérées. L’affirmation de l’identité wallonne ne peut en aucun cas s’opposer à l’existence d’une identité commune à tous les Belges et à la bonne entente entre les différents niveaux de pouvoir. Elle doit encore moins servir de prétexte à la conclusion d’accords douteux avec des partis nationalistes ou séparatistes.

Les récents sondages montrent d’ailleurs que la rhétorique identitaire régionaliste n’est pas celle qu’attendent les Wallons. Ce qui semble séduire les électeurs wallons, ce sont les discours néobelgicains du MR ou d’union ouvrière du PTB. Il y a là de quoi faire réfléchir un parti de gauche sur sa véritable vocation : défendre la solidarité entre tous les travailleurs, ou préférer le repli sur soi régional ?