Un ordinateur peut-il réaliser une œuvre d’art ?

Il y a quelques semaines, une œuvre intitulée "Théâtre d’opéra spatial" a remporté le premier prix d’un concours au salon des beaux-arts du Colorado. Stupeur : elle avait été réalisée par un robot.

Contribution externe
Un ordinateur peut-il réaliser une œuvre d’art ?

Une carte blanche de Louis de Diesbach, Éthicien de la technique et Consultant au BCG (Boston Consulting Group)

C’est la dernière info croustillante qui fait vibrer le monde de l’intelligence artificielle : il y a quelques semaines, un robot a gagné un concours au salon des beaux-arts du Colorado. Tremblement de terre dans les mondes artistique, académique et technologique - la machine aurait-elle dépassé l’homme dans ce domaine qui semblait pourtant devoir résister aux assauts toujours plus puissants d’un progrès technique toujours plus vorace ?

Inscrit dans la catégorie "Arts digitaux/Photographie manipulée numériquement", un certain Jason Allen a remporté les 300 dollars et le premier prix pour une œuvre intitulée Théâtre d'opéra spatial. L'œuvre présente une scène d'opéra s'ouvrant sur un espace très lumineux - le jeu des couleurs et des lumières rendant l'œuvre détonante et remarquable. Le hic, comme l'a admis Allen quelques jours après avoir reçu son prix, c'est que si l'œuvre est bien enregistrée à son nom, il n'en est pas l'auteur - c'est le logiciel Midjourney qui est l'origine de ces clairs-obscurs et de ce travail sur les formes. Il ne s'agit pas ici du pseudo d'un artiste underground mais bien d'un programme d'intelligence artificielle qui est capable de produire des images à partir de descriptions textuelles - et il n'est donc pas nécessaire de savoir manier un pinceau ou Photoshop pour créer de magnifiques pièces.

Nous avons déjà perdu

Après l’étonnement, l’amusement ou la stupeur, demeure l’interrogation : jusqu’où iront-ils ? La défaite de Garry Kasparov, le célèbre champion d’échecs, en 1997 contre le logiciel d’IBM avait fait la une des journaux. Et quand la machine a battu l’humain au jeu de go, il semblait que rien ne pourrait l’arrêter - mais qu’en était-il de l’art, du beau, de l’esthétique ? Ces domaines si élégants, si purs mais aussi si subtils et fragiles qu’ils semblaient désespérément et nécessairement humains.

De toute évidence, nous avons déjà perdu. Du go au beau en passant par la navigation et même les rencontres, la machine est partout et nous nous savons déjà vaincus. Prenons un exemple que nous avons déjà tous vécu et mettons que je doive traverser Bruxelles en voiture (cet exemple ayant encore plus de sens depuis la mise en place du plan Good Move) - je vais rapidement demander à Waze quel sera l’itinéraire le plus rapide. Quelques minutes plus tard, nous arrivons à un carrefour et l’application m’indique de tourner à droite. Or, mon instinct et mon intuition me disent de plutôt tourner à gauche - une sorte de "sixième sens" qui questionne le jugement de la machine. Après une seconde d’hésitation, je vais très probablement tourner à droite car il existe ce "septième sens" (en réalité, plutôt un "non-sens") qui me fera suivre la machine car je sais qu’elle est plus forte que moi, plus omnisciente, plus efficiente. On apprend à faire taire notre voix intérieure, à éteindre nos sens pour suivre la technique qui nous domine dans de si nombreux domaines.

En est-il de même avec l’art ? Avec le beau ? Avec la poésie ?

L’ordinateur est un copieur, pas un artiste

Finalement, tout est une question de critère et de continuité. De critère d'abord : qu'est-ce que nous définissons comme beau ? La question est philosophique et elle n'est pas posée à l'ordinateur - ce dernier ne fait que reprendre la grande base de données de l'histoire du beau et copier, imiter, mimiquer ce que les artistes nous ont transmis. Une intelligence artificielle pourra toujours créer un "beau" tableau mais elle ne pourra jamais juger si un tableau est beau - la différence est capitale. Selon les exemples de beauté qu'on lui aura fournis, l'IA pourra reproduire une certaine forme de splendeur mais ne s'approchera jamais du concept du beau. Aujourd'hui, un ordinateur peut prendre de nombreux tableaux de Van Gogh et "faire du Van Gogh" mais il ne pourra jamais avoir l'impact que le peintre a eu sur son époque et sur le mouvement pictural. Les êtres humains définissent les critères et les font vivre, les ordinateurs exécutent - ce qui fait des uns des artistes et des autres des copieurs. Kandinsky écrivait que "l'artiste doit avoir quelque chose à dire, car sa tâche ne consiste pas à maîtriser la forme, mais à adapter cette forme au contenu" et il est certain que l'art et la création artistique ne s'expliquent pas uniquement par certains codes ou une certaine maîtrise. Ceux-ci doivent être toujours en même temps combinés à un message et à une liberté par essence impropres à la machine.

De continuité ensuite : l'IA se basant sur une continuité de données, elle ne sera jamais capable des grandes révolutions que l'art et les artistes ont initiées. L'urinoir de Marcel Duchamp, le prélude de Tristan et Isolde de Wagner, ou les lacérations de Fontana n'auraient jamais pu être réalisés par des ordinateurs. La force et la puissance de l'art ne pourront jamais être imitées puisque celles-ci doivent s'inscrire dans un contexte, une histoire, un vécu.

Faut-il baisser les bras ? S'alarmer ? Ou bien simplement admettre les forces et les faiblesses de chacun et miser sur une complémentarité de l'homme avec la machine ? Le réalisateur et écrivain Alexandre Astier a dit que "l'art est l'ingénierie au service d'un sentiment" - si l'ordinateur peut copier l'ingénierie (c'est même sa fonction), il ne pourra jamais copier le sentiment ni le faire naître. De même, l'émotion, dans toute la force de son rapport à l'altérité, ne peut avoir la certitude absolue d'un algorithme. Le sentiment est toujours un peu fragile, parfois hésitant, toujours humain. L'exécution des ordinateurs est essentiellement autre.

Un trajet avec Waze est-il bon ?

C’est donc notre rapport aux critères qu’il faudra toujours réévaluer : qu’est-ce que le beau ? Qu’est-ce que le juste ? Qu’est-ce que le bien ? Un trajet avec Waze peut être dit "bon" s’il est rapide - mais nous pourrions choisir d’opter pour une voie plus écologique, bucolique ou poétique, prenant ainsi à contre-pied notre quête effrénée d’efficacité et de rapidité. Ce sont ces critères et ces valeurs qui seront ensuite imités par la technique - Google venant par exemple de lancer une version "écologique" des itinéraires proposés sur Google Maps. La définition et le poids que nous allons donner à ces critères seront consubstantiels de notre avenir avec la technique. Nous avons la capacité d’innover et de créer de nouveaux élans - de nouvelles allures de la vie aurait dit Canguilhem - qui seront ensuite repris et rendus plus beaux, plus justes ou plus efficients par des machines. Mais nous avons l’initiative - nous sommes les artistes.