Combattons l'affaissement du sentiment européen

L’histoire rappelle que ceux qui se laissent porter par les consensus flous et dominer par les peurs collectives ne sont ni acteurs des ruptures ni facteurs de progrès. C’est donc aujourd’hui que les femmes et les hommes qui veulent nous diriger doivent être audacieux et clairvoyants dans la restauration du culte de l’intérêt général.

Contribution externe
Combattons l'affaissement du sentiment européen
©Joisson

Une carte blanche deBruno Colmant,Membre de l’Académie Royale de Belgique.

En Europe, des pouvoirs verticaux qui refusent la modernité se dressent. Il suffit de penser à la Hongrie et à la Pologne, et depuis ce mois de septembre à l’Italie où une probable Première ministre clame ouvertement son admiration pour Benito Mussolini (1883-1945), le dirigeant italien qui a conduit son pays du fascisme à la guerre, qui a signé en 1939 le pacte d’acier avec Adolph Hitler (1889-1945) et qui, déguisé en soldat allemand, fut fusillé en 1945 avant que son corps soit livré à une foule en colère et pendu par les pieds à Milan.

Au cœur de cette Europe vieillissante et en anémie démographique, nous regardons avec apathie, passifs et démissionnaires, ce modèle social-démocrate s’effriter sous nos yeux tandis que, dans le reste du globe, des autocrates, de véritables dictateurs, d’authentiques fous furieux et autres zélotes religieux ne cachent plus leurs desseins dominateurs et destructeurs.

Mais ce n’est pas tout : nous vivons des temps financiers inédits et périlleux. C’est la première fois qu’un conflit de conquête territoriale éclate en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Et cette crise, aux conséquences inimaginables, se greffe sur de nombreux chocs que nous communautés traversent depuis le début du siècle.

La guerre contre l’Ukraine est un fait décisif, mais l’histoire nous apprend que chaque événement ressortit à un ensemble plus large et à des mouvements plus longs. Stefan Zweig (1881-1942) rappelait que « c’est une loi inéluctable de l’histoire qu’elle défend aux contemporains des grands mouvements qui déterminent leur époque de les reconnaître dans leurs commencements ».

Dans un texte saisissant de 1934 et intitulé « L’unification de l’Europe », ce même auteur anticipait la situation contemporaine : « il faut prendre conscience des difficultés exceptionnelles qui font obstacle à la réalisation [de l’idée européenne], car celle-ci n’appartient qu’à une mince couche supérieure et qui n’a pas pris racine dans l’humus des peuples. Reconnaissons la suprématie de l’idée opposée, le nationalisme. L’idée européenne n’est pas originelle ou instinctive, mais elle naît de la réflexion. Elle n’est pas le produit d’une passion spontanée, mais le fruit lentement mûri d’une pensée élevée. Il lui manque l’instinct enthousiaste qui anime le sentiment patriotique ».

Pour de nombreux ressortissants, l’Europe est avant tout une construction intellectuelle qui ne correspond pas à la réalité immédiate des peuples. Pourtant, le succès de cet héritage moral est d’avoir fondé des politiques qui s’inscrivent dans un projet commun plutôt que dans l’hostilité à l’autre.

Je crois que, face à son avenir, l’Europe ressent une profonde amertume. Elle a compris qu’une partie de son avenir était derrière elle. La paix et prospérité des générations suivantes est incertaine. Plus même : le continent est mélancolique, comme si la légèreté aérienne et insouciante dans lequel il flottait s’évaporait, le laissant pétrifié devant le champ de ruines qui commence à l’entourer.

Profitant de l’aubaine de quelques années de mondialisation heureuse, le continent croyait, avec l’économie de marché, échapper à la confrontation des rappels de l’histoire. C’est raté. Ou plutôt, c’est trop tard. Et puis, aussi, le continent est sans doute fatigué. Découragé de son immobilisme d’après-guerre, désespéré de son éloignement des trente glorieuses (les trois décennies prospères d’après-guerre) et amer de ses déchirements internes. Pour peu, d’aucuns diraient que l’Europe commence à se détester, un peu comme ces violences dont on afflige autrui lorsque ses propres côtés sombres sont révélés.

Nos sociétés occidentales vieillissent peut-être mal. Pétries de certitudes géographiques et centrées sur un tropisme ancien, elles ne réalisent pas que le monde s’est étendu dans tous les azimuts. Et il est correct qu’au sein même de l’Europe, nous avons, en grande partie, échoué à intégrer des populations immigrées ou de confessions ethnoculturelles et religieuses différentes, alors que de futures vagues de migrations successives, d’origine politique, économique, environnementale, alimentaire et hydrique, sans compter les pressions démographiques, sont certaines.

Devant ces inquiétudes, il ne faut pas sombrer dans le pessimisme ou l’accablement. Si, face à l’obsolescence désastreuse d’une discipline individuelle au service de l’intérêt général, le monde occidental traverse une véritable crise morale, alors le temps nous est compté. Il faut réengager les citoyennes et les citoyens dans un contrat social solidaire, car ce qui est en jeu, c’est la paix et la bienveillance sociales. Nous ne parviendrons pas à vivre dans des mondes hermétiques. Il faut ouvrir nos esprits individuels et le débat sociétal avec une vision profondément humaniste. Nos gouvernants doivent écouter les malaises populaires et agir de manière apaisante plutôt que de s’étourdir dans des tourbillons médiatiques narcissiques et cacophoniques. Il s’impose de quitter l’immédiateté pour un projet de société.

L’histoire rappelle que ceux qui se laissent porter par les consensus flous et dominer par les peurs collectives ne sont ni acteurs des ruptures ni facteurs de progrès. C’est donc aujourd’hui que les femmes et les hommes qui veulent nous diriger doivent être audacieux et clairvoyants dans la restauration du culte de l’intérêt général. D’ailleurs, l’histoire n’est pas faite par ceux qui croyaient l’écrire.

C’est donc maintenant que ceux qui veulent restaurer des valeurs supérieures de solidarité, d’ouverture à l’altérité et d’inclusion doivent se manifester. C’est maintenant, et de manière apaisée, car la tendance actuelle est de confondre la pensée avec l’expression irréfléchie d’un tweet. De mélanger, entre postures et impostures, l’action et son apparence. De naviguer sur les fluences éphémères d’une expression politique façonnée par des réalités mal étudiées. De postuler que le ressenti instantané prévaut sur la construction intellectuelle. Ça, c’est une expression de l’État spectacle, et c’est cela qui conduit aux dérives qu’on constate dans de nombreux pays.