Avec la guerre en Ukraine, le climat et la biodiversité paient cash

Importation de gaz de schiste américain, réintroduction du charbon, soutien de l'élevage industriel... : l’Union européenne renie sa parole en matière d'engagements climatiques et de la protection de la biodiversité..

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Avec la guerre en Ukraine, le climat et la biodiversité paient cash
©AP

Une carte blanche d'Inès Trépant, politologue, auteure de "Biodiversité. Quand les politiques européennes menacent le Vivant", Ed. Yves Michel (2017).

Depuis des mois, l'UE travaille d'arrache-pied pour gagner son indépendance énergétique. C'est l'enjeu du plan RePowerEU, adopté en mai dernier. Depuis, elle multiplie les mesures d'urgence. La chasse au gaspi est lancée. De nouvelles pistes sont esquissées pour enrayer la flambée des prix du gaz et de l'électricité, etc. Autant d'initiatives louables qu'il convient de saluer. Seulement voilà. Le revers du décor, c'est aussi une UE qui renie sa parole sur ses engagements climatiques et de protection de la biodiversité.

Le climat avale des couleuvres

Selon le dernier rapport de l’Organisation météorologique mondiale, les émissions mondiales liées aux énergies fossiles atteignent de nouveaux records. Elles sont tirées par les États-Unis, l’Inde et la plupart des pays européens. Certes, au bord de la crise énergétique, les dirigeants parent au plus pressé. Des arbitrages difficiles doivent être posés. Il n’empêche que certains choix passent mal. En se tournant vers le gaz naturel liquéfié américain (GNL), principalement du gaz de schiste, l’UE ravale (goulûment) sa parole climatique.

Primo

, le processus de liquéfaction du gaz et son transport par bateau est très énergivore. Ainsi, on estime que le GNL américain émet deux fois plus de CO2 que le

gaz russe

acheminé par gazoduc.

Deuzio

, les émissions de méthane, libérées lors du forage, sont un puissant gaz à effet de serre (plus de 80 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone). Autre coût environnemental : la pollution des eaux, liée au recours à la fracturation hydraulique ; un processus d’extraction hautement polluant, qui faisait de la France, en 2011, le premier pays au monde à en interdire l’usage sur son territoire. Avec l’accélération de la sécheresse dans le monde, il n’est plus permis de passer cette problématique sous silence.

Enfin, l'autorisation octroyée aux États membres de réintroduire le charbon dans le bouquet énergétique, revient à tomber de Charybde à Scylla. Certes, Repower Europe fait du développement accéléré des renouvelables (de 40 à 45% à l'horizon 2030) la clé de voûte de la sortie de la crise. Sauf qu'il s'accompagne d'une autre pilule climatique à avaler : le risque d'une exploitation accrue des forêts pour la filière bois-énergie, dont l'UE est dépendante pour atteindre ses objectifs en matière d'énergies renouvelables. C'est que le bois fournit actuellement 60% des "énergies renouvelables" utilisées dans l'UE. Les arbres sont donc brûlés pour remplacer le charbon ou le gaz pour la production d'électricité ou de chaleur. Une tournure dangereuse, sur fond de flambée des prix de l'énergie. Car les forêts sont des puits de carbone de plus en plus vulnérables. Au point de commencer, pour certaines d'entre elles, à émettre plus de carbone qu'elles n'en absorbent. Dans ce contexte, compter davantage sur les forêts pour amortir le choc énergétique est un non-sens écologique.

Biodiversité : la dernière des priorités politiques

Sur ce front, le clinquant des bonnes résolutions européennes ne résiste pas à l'épreuve des faits. En témoignent trois mesures d'urgence prises, dès mars dernier, pour préserver la sécurité alimentaire (1). La biodiversité européenne s'effondre sous les coups de boutoir de l'agriculture intensive. Mais la décision de l'UE d'octroyer un soutien financier d'urgence à la filière porc, minée par l'embargo alimentaire russe, l'entretient. Vu que la filière porcine biologique représente moins de 1 % de la filière porcine de l'Union, elle plébiscite de facto un modèle agricole non durable : l'élevage industriel. Or, son coût environnemental est colossal. Au point que certaines régions d'Europe, dont la Flandre, sont désormais contraintes de réduire leur cheptel porcin pour atténuer la pollution liée aux effluents azotés de l'élevage. Vu sous cet angle, cette décision est une aberration écologique. L'assouplissement des exigences européennes en matière d'importation d'aliments pour animaux (dont le soja et le maïs transgéniques), en relevant le seuil de résidus de pesticides tolérés dans l'alimentation, s'inscrit dans le même sillon : soutenir la filière économique d'exportation du porc (pour laquelle l'UE est déjà la première puissance exportatrice mondiale) sur le dos du climat et de la biodiversité.

Autre banderille plantée dans la biodiversité : l'encre de la dernière réforme de la PAC à peine sèche, l'UE s'empresse d'autoriser la remise en culture des terres mises en jachère pour la production de l'alimentation humaine et animale, au motif qu'il faut augmenter la production agricole. Ce qui revient de facto à suspendre les exigences de la PAC en matière de biodiversité. Or, l'espace qui lui est consacré sur les surfaces agricoles arables est déjà minime : 5%. Ce qui tranche avec les recommandations des experts scientifiques pour qui l'espace dévolu aux Surfaces d'Intérêt Écologiques (SIE), par exemple les arbres, les haies ou les terres mises en jachère, devrait, au minimum, s'élever à 10% de la surface agricole pour produire ses effets.

On ne touche pas à la filière viande

De façon symptomatique, ni la Commission ni le Parlement européen ni les États membres n’ont envisagé de réorienter l’affectation des terres agricoles destinées à la production d’agrocarburants vers l’alimentation humaine, ou de proposer la diminution de notre consommation de viande, pour libérer des terres agricoles jusque-là consacrées à l’alimentation du bétail. Or ce choix fait sens, vu que la culture des céréales, qui occupent près de 65% de la surface cultivée de l’UE, est principalement utilisée pour l’alimentation animale

(2).

En écartant d’emblée cette voie médiane, dont le corollaire est d’ouvrir le débat "manger moins de viande", c’est l’image que veut se donner l’UE, celle de champion climatique et de la protection de la biodiversité, qui vole en éclat. L’élevage et le climat ne font pas bon ménage. Il représente environ la moitié des émissions de gaz à effet de serre d’origine agricole. Il est un puissant vecteur de la déforestation. Qui plus est, l’excès de consommation de viande est néfaste pour la santé.

Enfin, ce choix mine la crédibilité de l'UE à mener une politique cohérente. Ce 14 septembre dernier, le Parlement européen votait un règlement ambitieux pour combattre la "déforestation importée", issue de notre consommation de produits agricoles qui détruisent l'Amazonie. L'élevage est fortement incriminé. La déforestation aggrave les sécheresses, qui menace le puits de carbone de l'Amazonie. En outre, "l'empreinte eau" liée à l'élevage est colossale (3). Autre preuve, s'il en faut, que le débat "manger moins de viande" s'impose.

Renvoi à l’arrière-plan les crises climatiques et de biodiversité

Deux rendez-vous majeurs, la COP 27 sur le climat (novembre) et la COP 15 sur la biodiversité (décembre), se profilent à l’horizon. Aujourd’hui, les citoyens européens paient cash les atermoiements du politique à opérer ce changement de paradigme économique réclamé, depuis des décennies, à cor et à cri par la communauté scientifique.

La guerre en Ukraine force l'UE à se réinventer. Elle ne peut justifier le détricotage des ambitions du Pacte Vert, en renvoyant à l'arrière-plan les crises climatiques et de biodiversité. Éviter d'atteindre le point de non-retour : c'est la boussole à suivre. Sans quoi la célèbre formule de Jacques Chirac, proférée au premier Sommet de la Terre en 1992 "La maison brûle mais on regarde ailleurs" sera plus pertinente que jamais.

=> (1) Lles lignes directrices de cette communication (mars 2022) ont été avalisées par les États membres et le Parlement européen.

=> (2) François Thys, "La guerre et la sécheresse risquent de créer des problèmes d’approvisionnement", LLB, 21-22 mai 22, p. 4.

=> (3) Selon le Water footprint network, il faut plus de 15.000 litres pour produire un 1 kg de viande de bœuf.