"Qu'un sang impur abreuve nos sillons…"

La rabbine et autrice Delphine Horvilleur offre un "monologue contre l’identité" sous la forme d’un bel hommage à Romain Gary et au judaïsme, cette religion qui ne prononce pas le nom de Dieu. Recension.

La rabbine française Delphine Horvilleur, autrice du livre "Il n'y a pas de Ajar. Monologue contre l'identité".
La rabbine française Delphine Horvilleur, autrice du livre "Il n'y a pas de Ajar. Monologue contre l'identité". ©AFP

"Elle est partout, elle bouffe toute la place." Elle est à gauche, elle est à droite, dans les camps réactionnaires et au milieu des progressistes. On ne parle plus que d'elle : l'identité.

À droite - pour faire simple - "il y a les nostalgies identitaires qui disent : retournons à ce que nous fûmes !" "Ne nous laissons pas altérer par de l'étranger ou de l'étrangeté. Redevenons fidèles à une pureté originelle. Peu importe qu'elle soit une 'pure' invention, une construction récente, un mensonge ou un fantasme." "Gare à l'autre et vive le même !" se réjouiront dans le même élan les fondamentalistes religieux.

Dans des camps progressistes, l’identité a aussi planté sa tente. Le monde est pour eux divisé entre oppresseurs et victimes, chacun étant “simples héritiers d’une couleur ou d’une ‘race’, des fautes ou des mérites de [leurs] ancêtres, des égarements ou des douleurs de [leurs] pères”. Quoi que nous fassions, quoi que nous entreprenions, nous voici aujourd’hui “esclaves des définitions figées et finies de nous-mêmes, de nos origines, de nos ancrages, de nos assignations ethniques ou religieuses”. “Chacun n’est plus qu’un seul truc, catho, gay, vegan, qu’importe, mais exclusivement l’un ou l’autre”, regrette Delphine Horvilleur. Comment en sortir ?

En de belles pages sur le judaïsme et surtout une longue et riche digression sur la vie de Romain Gary et de son double littéraire Émile Ajar, la rabbine française aide à déjouer cette "tenaille identitaire".

Le plaidoyer de Romain Gary contre l'identité est la parfaite illustration d'une démarche juive ancestrale, note Delphine Horvilleur. "Les juifs se sont toujours débrouillés pour que la définition de leur judaïsme - ce à quoi 'ça' tient - reste un indéfinissable, un au-delà de la naissance, de la croyance ou d'une quelconque pratique. […] Le judaïsme s'assure en toute circonstance que la question de l'identité échappe à toute résolution, et ne tolère aucune définition définitive. La haine qui se déverse contre les juifs à travers l'Histoire n'est pas sans lien avec ce stratagème : tout obsédé de l'identité finira par prendre en grippe celui qui refuse de se laisser enfermer dans une définition. Il sera alors submergé par l'irrépressible envie d'en finir avec lui."

À travers son double Émile Ajar, Romain Gary "a réussi à dire qu'il existe, pour chaque être, un au-delà de soi". Tout au long de son œuvre, il a voulu s'assurer qu'aucun nom ne finirait par le définir, qu'aucune appartenance ne parviendrait à le limiter, alors que le judaïsme est cette religion qui, par prudence et respect, refuse de prononcer l'ineffable nom de Dieu.

Serons-nous un jour à la maison ?

Le court monologue (destiné à la scène) que propose Delphine Horvilleur n'est cependant pas un plaidoyer éthéré contre toute attache, contre toute demeure, contre toute gratitude envers le passé. Nous ne naissons pas hors-sol, "on vient tous de quelque part", mais serons-nous jamais "complètement à la maison", certains de qui nous sommes, une bonne fois, là, pour toutes ? Aucun test ADN, aucun "bon vieux temps", aucune pureté initiale qu'il faudrait retrouver et reproduire n'assureront notre identité. "Alors oui à l'entre soi, affirme-t-elle, mais à condition qu'on sache toujours qu'on est plusieurs chez soi." "Je suis pour polluer toutes les 'identités'. Pour que puisse à nouveau circuler la conscience claire de tout ce que l'existence doit au mélange. Je suis pour qu'on respecte solennellement La Marseillaise, surtout quand elle dit 'qu'un sang impur abreuve nos sillons…' Parce que c'est vrai : un sang impur, un bric-à-brac bordélique de tout ce qui nous a construits coule dans nos veines."

Nos identités sont "mouvantes, en chemin". Elles "sont un subtil équilibre entre ce qui se conserve et ce qui change, entre ce qui dure et ce qui sèche", précisait déjà Delphine Horvilleur dans La Libre , en mai 2020. Nous sommes les enfants de nos parents, des mondes qu'ils ont construits, des deuils qu'ils ont eus à faire et des espoirs qui furent les leurs. Mais nous sommes aussi "les enfants des livres que nous avons lus", de ce qui nous arrive et des gestes que nous posons, laisse entendre en conclusion celle qui a choisi d'être rabbine par vocation. Et ce n'est sans doute pas un hasard : en hébreu, le verbe être n'existe pas au présent. Impossible de dire "je suis", ni "je ne suis pas". On peut "avoir été" ou être "en train de devenir", mais on est forcément en plein dans notre mutation. "Je crois que c'est pour cela que Dieu a utilisé [l'hébreu] pour écrire son best-seller."

"Qu'un sang impur abreuve nos sillons…"
©Grasset