Les adultes ont-ils une idée de ce qu'il se passe sur Instagram ?

Sur les réseaux sociaux, les jeunes ne cessent de voir des images de corps dits “parfaits”. Les effets sont délétères pour leur santé mentale.

Contribution externe
Les adultes ont-ils une idée de ce qu'il se passe sur Instagram ?
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Une carte blanche de Judith Dereau Psychiatre infanto-juvénile, Clinique La Ramée, Epsylon.

Une patiente m’a alertée récemment : les professionnels n’ont aucune idée de ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux pour les adolescents. Est-ce que les parents en ont une, alors que 40% des utilisateurs d’Instagram ont moins de 22 ans et que 70% des ados et des jeunes adultes, par ennui ou facilité, passent trop de temps, matin et soir, à scroller ?

Cet été, j’ai créé un compte fictif d’adolescente de 16 ans aimant la mode, la beauté et la cuisine. Je voulais voir ce que les algorithmes allaient me proposer dans le fil d’actualité.

Sur Instagram, la tyrannie des apparences est devenue banale : omniprésence de corps parfaits, des repas et des entraînements physiques idéaux, promotion des régimes par les influenceurs qui affichent des pertes de poids spectaculaires et qui proposent des challenges pour se remettre en forme.

Dans son essai Beauté fatale, Mona Chollet interroge intelligemment les diktats sociétaux puissants et néfastes de minceur. La question de l’influence des magazines féminins sur l’anorexie a longtemps été posée. Elle est aujourd’hui supplantée par celle des réseaux sociaux dont la force d’influence est bien plus grande. Ceux-ci ont modifié le rapport de l’être humain à l’image, à son image mais aussi aux autres et par-dessus tout, au regard de l’autre. Arte, dans son documentaire “Instagram, la foire aux vanités” parle de “quête de validation arbitrée par deux milliards de personnes”.

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Le corps instagrammable

Puis, il y a des effets sociétaux : l’apologie de la perfection, mais aussi ce mouvement vertigineux de standardisation d’à peu près tout. Cela a commencé avec les filtres sur les photos, puis les voyages, les assiettes, les routines sportives, la déco, et enfin, les corps.

Quelles représentations de la vie et des corps le monde lissé des réseaux sociaux finit-il par produire ? Le “corps Instagram” est devenu omniprésent dans les représentations des adolescents et des jeunes adultes. Idéalisant sans doute moins la maigreur affichée par les mannequins des années 1990, on y voit néanmoins qu’un type de corps. D’un idéal de corps désirable, l’époque est passée à un idéal de corps instagrammable. Quelles sont les alternatives d’identification à ces corps-là ? Où voit-on, où entend-on encore que presque tous les corps sont par définition imparfaits ?

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Des heures toxiques

Une constante qu’on retrouve dans tous les troubles des conduites alimentaires, c’est la faible estime de soi. Dans notre unité spécialisée, nous constatons que ce ne sont pas tant les chiffres concernant les patientes souffrant d’anorexie “dite vraie” qui ont augmenté. Ces sujets échappent souvent à la recherche consciente de validation dans le regard de l’autre. Mais nous avons observé dès la fin de la première vague Covid en 2020, une majoration nette des demandes d’aide de patients souffrant de troubles des conduites alimentaires (TCA), allant jusqu’à des aphasies totales. Les périodes de confinement ont opéré des changements extrêmes dans les relations, qui ont eu un impact direct dans le déclenchement de ces troubles. Mais on ne peut faire l’impasse sur la surconsommation des réseaux sociaux.

Beaucoup de jeunes, après-coup, vont utiliser le terme “toxique” pour qualifier ces heures assidues passées sur leurs smartphones. Pourquoi n’en parlaient-ils pas ? Certains parlent d’addiction, d’autres avaient peur qu’on leur interdise leur téléphone, une a reconnu que ce n’est pas facile d’assumer vouloir un corps idéal. Malheureusement, un esprit critique n’arrive qu’avec l’âge, et une prise de distance n’est possible que quand ces adolescentes vont mieux.

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Quel adulte n’a jamais eu envie de perdre un peu de poids ou de faire plus de sport après avoir été sur les réseaux sociaux ? Que se passe-t-il dans la tête des ados qui débarquent sur ces applications et se retrouvent confrontés “toujours au même genre de corps”. Quelle chance a une jeune adolescente à la faible estime d’elle-même d’apprendre à apprivoiser et à aimer son corps tel qu’il est ? Pour certaines, la comparaison est incessante et finit par basculer dans la pathologie.

Les dangers de la surexposition aux réseaux sociaux, avec les algorithmes actuels sont réels pour une bonne partie des jeunes. L’éducation aux médias est presqu’inexistante dans les écoles. Les adultes (entourage et professionnels) ne sont pas encore assez alertés, eux-mêmes pris dans leur consommation internet, loin des effets délétères que les algorithmes peuvent produire chez les ados. Il est urgent et indispensable qu’ils se rendent compte que ces algorithmes sont intraitables, mais aussi, tout en continuant à laisser aux ados une sphère préservée, qu’ils restaurent l’idée qu’entre un corps instagrammable et un corps détestable, se situent la plupart d’entre nous.

Titre de la rédaction. Titre original: “Adolescence et corps instagrammable”.