Ces sorcières mal aimées

Trop libres, trop instruites, trop sensibles : ces femmes qui ont été brûlées par les hommes sont enfin réhabilitées.

Xavier Zeegers
Ces sorcières mal aimées
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Une opinion de Xavier Zeegers, chroniqueur

La date du 12 mars 2000 n'évoque plus grand-chose dans les mémoires bien qu'elle soit à l'origine d'un puissant phénomène politique, celui de la repentance collective lorsque Jean-Paul II demanda solennellement, à l'aube du millénaire et d'une année sainte, et "face au Christ qui a assumé toutes nos fautes", le pardon pour l'Église elle-même. Il est clair que cette démarche déborda la chrétienté vu que désormais nous battons notre coulpe à tout-va à propos du colonialisme, du racisme, de l'esclavage, du sexisme, du machisme, du dédain envers les marginaux et les minorités, et renonçons aux alibis bidon (apporter la civilisation) dans la construction des empires. L'intention est louable, pertinente sûrement, mais soulève trois grandes questions.

D’abord, qui sont les vrais responsables ? Toute l’histoire de l’humanité démontre que nous commettons collectivement des actes inacceptables qui, au moment même, n’étaient pas perçus comme tels. Ensuite, comment gérer les leçons d’une telle prise de conscience qui bouscule tant nos certitudes si soudainement friables ? Celui qui touille tranquillement son sucre dans le café puis tourne soudain sa cuiller à 180° s’éclaboussera et sera obligé de changer de costume ! Enfin, comment réparer ? Car la tasse semble sans fond : c’est désormais le sort des sorcières d’antan qui nous pousse à résipiscence, à modifier notre perception de ces femmes prétendument répugnantes, brûlées forcément par des hommes (MeToo m’approuve !) et qui subirent des crimes contre l’humanité, voire des meurtres de masse, quoique non assimilables à un génocide. Mais le degré d’amplitude n’excuse rien : tout crime est un crime de trop. On observe que le voile se lève en Irlande, en Écosse, en Espagne, en même chez nous, en Flandre, à Lier, où l’on s’interroge : Cathelyne Van den Bulcke y fut brûlée vive le 20 janvier 1590. Elle avait refusé de dénoncer des "complices". Aura-t-elle une statue ? Elle fut réhabilitée en janvier 2021.

Les regards répressifs sur les sorcières furent forcément ceux d'une époque obscurantiste et gangrenée par la superstition. Il fallait, comme dans la tirade mythique du film Casablanca, "arrêter les suspects habituels" : les boucs émissaires des pestes, famines et autres calamités alors insurmontables. Qui étaient doublement coupables : d'abord de complicité avec le diable, mais aussi d'égarement mental car leur pharmacopée était bien trop intuitive, suspecte, étant étrangère aux normes d'alors ; en fait, trop en avance : marcher pieds nus dans l'herbe, sentir la puissance du végétal, interpréter ses rêves, écouter son corps, fuir la brutalité sont autant de postures fichtrement contemporaines et qui n'ont rien de… sorcier ! Et si Peter Wohlleben, ingénieur forestier et auteur de La Vie secrète des arbres (Éditions Les Arènes), où il explique comment ceux-ci communiquent, ce qu'ils ressentent, y compris leur fraternité avec nous dans l'étreinte, avait vécu en leur temps, il aurait aussi été condamné. Tout comme le lumineux personnage de Zénon dans L'Œuvre au noir (Folio) de Marguerite Yourcenar, qui se situe aussi au XVIe siècle.

Pour Fabrice Midal, auteur de Suis-je hypersensible ? (Pocket 18494), les sorcières l'étaient bien trop pour une époque peu sensible à l'altérité, engoncée dans un dogmatisme glaçant. Sa conviction est que "ces personnes trop marginales avaient pour caractéristiques d'être trop actives dans le champ du sensible. Pour les hypersensibles, le monde fait signe, ils sont d'intelligence avec lui ; et la réhabilitation des sorcières doit faire partie de celle de notre propre rapport à une sensibilité qui, même exacerbée, demeure le signe de notre humanité". C'est dans la marmite des diables contemporains qu'il y a un excès de poison létal.

La science vient de nous soulager en démontrant qu’on peut pulvériser à onze millions de kilomètres un astéroïde en passe de détruire notre Terre. Mais qui fera dévier de leur orbite les vrais sorciers : ces dictateurs insensibles et suicidaires prêts à déclencher l’Apocalypse nucléaire ?

xavier.zeegers@skynet.be