Doit-on nier la différence des sexes et des genres?

Dans notre civilisation moderne, les humains intensifient leur désir de toute-puissance jusqu’à dépasser des limites. Comme nier la différence des sexes et des genres.

Charles Delhez
Doit-on nier la différence des sexes et des genres?
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Les frontières de notre vie sont sans cesse à franchir pour élargir notre horizon. Mais n’y a-t-il pas des limites à respecter ? Or le rêve des humains a toujours été de les transgresser. Dans toutes les cultures, des mythes traduisent ce désir de toute-puissance, source de malheur. Adam et Ève, dans la Bible, veulent devenir comme des dieux et de même, chez les Grecs, Prométhée.

La difficulté est de bien distinguer les frontières et les limites. Notre civilisation moderne mondialisée peine à cet exercice, et ce pourrait être sa perte. L’illustration la plus facile est celle de notre consommation. Durant l’été, nous avons franchi la date où notre Terre commence, cette année, à vivre à crédit. Le 28 juillet était le jour du dépassement global et, en Belgique, c’était déjà le 26 mars. Il nous faut actuellement, au niveau mondial, 1,45 planète pour assurer notre mode de vie. Nous avons dépassé les limites.

Au niveau technoscientifique, nous connaissons la même tentation. Tout ce qu'il est techniquement possible doit-il être fait ? Les Grecs parlaient de l'hybris, cette démesure qui s'enracine dans l'orgueil. C'est contre elle que les sagesses antiques et les prophètes d'aujourd'hui nous mettent en garde. On n'arrête sans doute pas le progrès, mais encore faut-il l'orienter.

La beauté de la différence

Une autre limite est celle de la différence des sexes et des genres. Désormais, dans certains documents officiels et même scientifiques, on ne peut plus se limiter à cocher la rubrique Monsieur ou Madame, à cause de l'évolution des idées sur l'identité de genre. Il faut en effet prendre en considération le changement possible de genre ou le refus de toute référence à l'un d'eux. Nos corps sont génétiquement déterminés, avec, pour l'immense majorité d'entre nous, une sexuation claire et nette d'un des chromosomes. La sexualité fut un pas en avant dans l'évolution. La vie ne progressait plus par scissiparité, mais par rencontre, par conjugaison des différences biologiques. Ni le genre féminin ni le genre masculin n'épuisent à eux seuls la condition humaine. Ils sont différents : ce sont des données parfaitement objectivables qu'il nous faut apprendre à habiter. Cette limite borne notre désir de toute-puissance. Avons-nous le droit de nous autodéterminer comme si n'existait pas notre réalité de base, notre corps, avec ses prolongements dans notre caractère et en partie dans notre vécu de genre ? Va-t-on aller jusqu'à rayer le genre du Code civil, comme le suggère une petite minorité ? Aymeric de Lamotte (LLB, Débats, 24 mai 22) note qu'il s'agirait d'un changement inédit dans l'histoire de l'humanité civilisée.

"Mais où allons-nous ?" se demandaient les signataires de la page Débats de La Libre du 7 juillet. Je partage leur inquiétude. Le rôle de toute culture est de donner des repères, d'indiquer les limites constitutives de la condition humaine. Que le sexe ne soit plus un marqueur important de notre identité ne risque-t-il pas de déstructurer, à terme, nos relations sociétales ? Mon propos est ici au niveau anthropologique et non individuel. Je m'abstiendrai donc de tout jugement. Ces minorités - transgenres, binaires, méta-binaires - auront toujours droit à un accueil respectueux. Nous ne savons pas en effet les combats intimes que chacun mène pour se sentir lui-même et heureux.

L’ultime limite

Nous avons aussi aujourd’hui de la peine avec cette limite ultime qui symbolise toutes les autres : notre mort. Ce que l’on appelle le transhumanisme véhicule cet espoir fou de la reporter et même d’en être quitte. Or, la mort est, elle aussi, constitutive de notre humanité - à la différence de celle des dieux dans toutes les mythologies. Ne permet-elle pas de faire de notre existence un chef-d’œuvre, qui comme toute œuvre d’art, doit être clôturé ? Un sonnet ne comporte que 14 vers ! La beauté de la mort est notamment de permettre le don de notre vie pour une cause qui nous dépasse, pour une personne que l’on aime. Notre existence biologique n’est pas un absolu. Ajoutons de la vie à nos années plutôt que des années à notre vie !